Il y a un moment que nous n'avons pas partagé un Kitfo (1) dans un de nos restaurants favoris. Ayele Angelo est membre du comité central de feu la CUD (2) et était candidat en zone Shaka dont il est originaire. Il a été arrêté le 6 février 2006 et relâché just après mon départ précipité.
A propos, mon mari affirme, bien qu'il se refuse à citer la source (3), que ma propre arrestation était prévue le 31 mars. Un barrage de la police dressé à proximité de mon domicile aurait fouillé ma voiture et j'aurais été trouvée en possession de cocaïne. L'information est trop précise pour n'être pas crédible, non ?
J'ai longuement hésité avant de reporter ma dernière conversation avec Ayele mais il a insisté pour que je mette en ligne en affirmant: «C'est mon droit.»
Je suis fière d'avoir un si courageux ami.
Il dit qu'il se fiche d'être à nouveau emprisonné pour avoir "parlé à Addis Ferengi". Il dit que le pays lui-même est une prison, que dehors ou dedans font peu de différences. Il dit qu'il n'a même pas peur de mourir puisqu'il a déjà dépassé l'espérance de vie moyenne de son pays. Ayele a 46 ans. Il m'a l'air un peu déprimé.
L'ONG nationale Mary Joy pour laquelle il travaillait en tant que Directeur de Programme vient de le virer, officiellement pour avoir été absent plus de 30 jours -et pour cause !-, officieusement sous la pression de cadres du régime.
Il dit qu'Addis est calme, un calme effrayant. On fait la queue aux stations service pour de l'essence et du kérozène. Le gouvernement est à cours de devises étrangères et on craint une pénurie. De plus, les prix sont censés augmenter de, respectivement 25% et 14%, une tragédie pour les familes modestes déjà durement touchées par l'inflation.
Tegbar appelle à nouveau à une campagne de désobéissance civile cette semaine mais Ayele ne pense pas que l'appel soit suivi. Les Addissois sont trop occupés à survivre.
Mais surtout... nous avons parlé de son expérience à Maeklawi... la prison du "Central Investigation Office" de la police fédérale. Ce fut éprouvant... Je me sens coupable de son arrestation tout comme il se reproche mon départ forcé. Nous avons travaillé ensemble plusieurs mois et sa contribution au blog a été essentielle. Ils l'ont accusé de terrorisme ! C'est juste un mec bien.

Nth: Alors raconte-moi comment c'était... dedans.
AA: Les conditions sont épouvantables. Nous étions plus de 200 prisonniers et un seul d'entre nous était autorisé à se rendre à l'hôpital chaque jour.
Nth: De quelles maladies souffrent les détenus en général ?
AA: Tu sais, toux, diarhées... La nourriture est infecte. Sincèrement, j'ai voyagé dans tout le pays et je n'ai pas pu indentifier l'endroit dont venait cette injera là. Je n'y touchais pas, j'avais ma propre nourriture.
Nth: Je suppose qu'ils ont besoin de soins médicaux pour avoir été tabassé aussi, non ?
AA: Oh bien sûr, jambes, mains cassées…
Nth: Ils ont osé te toucher ?
AA: J'étais protégé parce que tu venais mais d'autres étaient moins chanceux. Un des prisonniers m'a même dit qu'ils utilisaient des electro-chocs.
Nth: Donc ils torturent... Mais pas toi ?
AA: Ils m'ont frappé une fois pendant notre grève de la faim, un coup violent, je suis resté inconscient pendant plusieurs minutes. C'était ton dernier dimanche (5) à Addis, ils savaient que tu étais dehors et cela les énervait. Ils n'ont pas autorisé les prisonniers en grève de la faim à recevoir des visites ce jour-là mais tu attendais à l'extérieur et cela les rendait fous de rage.
Nth –décomposée- : Oh mon Dieu…
Nth: Parle-moi de votre grève de la faim.
AA: Oh ! Un grand succès largement suivi. Même les prisonniers de droit commun se sont joints à nous manifestant ainsi leur respect pour notre combat.
Nth: Comment ont-ils réagi ?
AA: Cela les a rendus dingues tu penses. Ils ont envoyé 25 d'entre nous au mitard, the "dark room".
Nth: Combien de temps a duré votre grève de la faim ?
AA: Du vendredi 17 mars au jeudi suivant.
Nth: Ils t'ont interrogé, j'imagine.
AA: Oui, mon interlocuteur était le commissaire adjoint et la plupart de ses questions te concernaient. J'ai fait de mon mieux pour te protéger mais quand j'ai su qu'ils t'avaient obligée à partir, je me suis senti coupable.
Nth: Laisse tomber ! Ils savaient parfaitement qui j'étais. Qu'est-ce qu'il demandait ?
AA: Tu connais Addis Ferengi ? Est-ce qu'elle s'appelle Nathalie ? Quand l'as-tu rencontrée ? Combien de fois vous êtes-vous vus ou appelés ? Des trucs comme çà...
Nth: Et ces enflures t'ont relâché le jour de mon départ !
AA: Oui, le 24 Mars à 15h30.
Nth: Mon avion a décollé à midi...
Nous avons continué à bavarder bien sûr mais le reste de notre conversation est privé. Ayele a voulu que vous sachiez, il a pris de grands risques ce faisant. S'il vous plaît, faites suivre et tenez-vous prêt à le protéger au besoin.
Addis Ferengi… plus anonyme du tout puisqu'elle se prépare à affronter son public. Mon propre "coming out" suit.
(1) Kitfo steack tartare local, très épicé
(2) CUD principal parti d'opposition
(3) Probablement son ambassade... il a de mauvaises fréquentations.
(4) EPRDF, parti au pouvvoir
(5) J'ai apporté à Berhanu et Ayele des jus de fruits et de légumes cejour-là pendant leur grève de la faim. On peut tricher un brin ;-) Oublié de demander s'ils les avaient reçus.
Berhanu Haile a été condamné à 5 ans d'emprisonnement sur la base d'accusations forgées par le régime en place. Son seul crime est d'être un dissident. Il a été arrêté le 27 Janvier dernier. Il est père et mari.
Ato
J’ai eu le privilège de rencontrer vendredi le
mais je sais que tu as reçu le doc par d’autres sources. L’indice est très élevé pour l’Ethiopie :
Ato Atenafu Alemayehu est employé depuis 6 ans par Tobia, un hebdomadaire en Amharic, après avoir collaboré 5 ans à Tomar.
Ato Ayele Angelo est un des soixante membres de l'assemblée de la CUD, un de ceux qui ont voté dimanche le boycott du parlement si 8 pré conditions n’étaient pas remplies soit dans le désordre : la libération immédiate de tous les prisonniers politiques, un accès aux médias nationaux, l’indépendance de la Justice, la cessation immédiate de toute répression, la restructuration du National Election Board, une commission d’investigation indépendante sur les tueries du 8 juin dernier et enfin l’indépendance de l’armée et de la police.
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