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Juillet 2005 : répression dans les campagnes

Juin 2005 : répression massive

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Un reportage sur les lieux des tueries du 8 juin

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Jeudi 11 mai 2006 4 11 /05 /Mai /2006 08:29
Mon prochain post vous dira pourquoi j'ai négligé le blog les temps derniers mais il était écrit que mon ami Ayele , bien qu'il se trouve toujours en Ethiopie, montrerait plus de courage et déciderait de témoigner à visage découvert avant moi.

Il y a un moment que nous n'avons pas partagé un Kitfo (1) dans un de nos restaurants favoris. Ayele Angelo est membre du comité central de feu la CUD (2) et était candidat en zone Shaka dont il est originaire. Il a été arrêté le 6 février 2006 et relâché just après mon départ précipité. 

A propos, mon mari affirme, bien qu'il se refuse à citer la source (3), que ma propre arrestation était prévue le 31 mars. Un barrage de la police dressé à proximité de mon domicile aurait fouillé ma voiture et j'aurais été trouvée en possession de cocaïne. L'information est trop précise pour n'être pas crédible, non ?

J'ai longuement hésité avant de reporter ma dernière conversation avec Ayele mais il a insisté pour que je mette en ligne en affirmant: «C'est mon droit.»

Je suis fière d'avoir un si courageux ami.

Il dit qu'il se fiche d'être à nouveau emprisonné pour avoir "parlé à Addis Ferengi". Il dit que le pays lui-même est une prison, que dehors ou dedans font peu de différences. Il dit qu'il n'a même pas peur de mourir puisqu'il a déjà dépassé l'espérance de vie moyenne de son pays. Ayele a 46 ans. Il m'a l'air un peu déprimé.

L'ONG nationale Mary Joy pour laquelle il travaillait en tant que Directeur de Programme vient de le virer, officiellement pour avoir été absent plus de 30 jours -et pour cause !-, officieusement sous la pression de cadres du régime.

Il a ensuite été contacté par ses anciens amis qui eux, ont depuis longtemps choisi de collaborer avec le parti au pouvoir plutôt que d'être persécutés. Il dit que les tractations pour former une nouvelle CUD continue, que son propre parti l'EDP rejoindra sous peu les ambitieux qui siègent au parlement. Il dit que l'EPRDF (4) manipule tout cela mais que leur tentative pour faire de lui un laquais ont pitoyablement échoué.

Il dit qu'Addis est calme, un calme effrayant. On fait la queue aux stations service pour de l'essence et du kérozène. Le gouvernement est à cours de devises étrangères et on craint une pénurie. De plus, les prix sont censés augmenter de, respectivement 25% et 14%, une tragédie pour les familes modestes déjà durement touchées par l'inflation.

Tegbar appelle à nouveau à une campagne de désobéissance civile cette semaine mais Ayele ne pense pas que l'appel soit suivi. Les Addissois sont trop occupés à survivre.

Mais surtout... nous avons parlé de son expérience à Maeklawi... la prison du "Central Investigation Office" de la police fédérale. Ce fut éprouvant... Je me sens coupable de son arrestation tout comme il se reproche mon départ forcé. Nous avons travaillé ensemble plusieurs mois et sa contribution au blog a été essentielle. Ils l'ont accusé de terrorisme ! C'est juste un mec bien.

Nth: Alors raconte-moi comment c'était... dedans.
AA: Les conditions sont épouvantables. Nous étions plus de 200 prisonniers et un seul d'entre nous était autorisé à se rendre à l'hôpital chaque jour.
Nth: De quelles maladies souffrent les détenus en général ?
AA: Tu sais, toux, diarhées... La nourriture est infecte. Sincèrement, j'ai voyagé dans tout le pays et je n'ai pas pu indentifier l'endroit dont venait cette injera là. Je n'y touchais pas, j'avais ma propre nourriture.
Nth: Je suppose qu'ils ont besoin de soins médicaux pour avoir été tabassé aussi, non ?
AA: Oh bien sûr,  jambes, mains cassées
Nth: Ils ont osé te toucher ?
AA: J'étais protégé parce que tu venais mais d'autres étaient moins chanceux. Un des prisonniers m'a même dit qu'ils utilisaient des electro-chocs.
Nth: Donc  ils torturent... Mais pas toi ?
AA: Ils m'ont frappé une fois pendant notre grève de la faim, un coup violent, je suis resté inconscient pendant plusieurs minutes. C'était ton dernier dimanche (5) à Addis, ils savaient que tu étais dehors et cela les énervait. Ils n'ont pas autorisé les prisonniers en grève de la faim à recevoir des visites ce jour-là mais tu attendais à l'extérieur et cela les rendait fous de rage.
Nth –décomposée- : Oh mon Dieu…

Nth: Parle-moi de votre grève de la faim.
AA: Oh ! Un grand succès largement suivi. Même les prisonniers de droit commun se sont joints à nous manifestant ainsi leur respect pour notre combat.
Nth: Comment ont-ils réagi ?
AA: Cela les a rendus dingues tu penses. Ils ont envoyé 25 d'entre nous au mitard, the "dark room".
Nth: Combien de temps a duré votre grève de la faim ?
AA: Du vendredi 17 mars au jeudi suivant.
Nth: Ils t'ont interrogé,  j'imagine.
AA: Oui, mon interlocuteur était le commissaire adjoint et la plupart de ses questions te concernaient. J'ai fait de mon mieux pour te protéger mais quand j'ai su qu'ils t'avaient obligée à partir, je me suis senti coupable.
Nth: Laisse tomber ! Ils savaient parfaitement qui j'étais. Qu'est-ce qu'il demandait ?
AA: Tu connais  Addis Ferengi ? Est-ce qu'elle s'appelle Nathalie ? Quand l'as-tu rencontrée ? Combien de fois vous êtes-vous vus ou appelés ? Des trucs comme çà...
Nth: Et ces enflures t'ont relâché le jour de mon départ !
AA: Oui, le 24 Mars à 15h30.
Nth: Mon avion a décollé à midi...

Nous avons continué à bavarder bien sûr mais le reste de notre conversation est privé. Ayele a voulu que vous sachiez, il a pris de grands risques ce faisant. S'il vous plaît, faites suivre et tenez-vous prêt à le protéger au besoin.

Addis Ferengiplus anonyme du tout puisqu'elle se prépare à affronter son public. Mon propre "coming out" suit.


(1) Kitfo steack tartare local, très épicé
(2) CUD principal parti d'opposition
(3) Probablement son ambassade... il a de mauvaises fréquentations.
(4) EPRDF, parti au pouvvoir
(5) J'ai apporté à Berhanu et Ayele des jus de fruits et de légumes cejour-là  pendant leur grève de la faim. On peut tricher un brin ;-) Oublié de demander s'ils les avaient reçus.


Berhanu Haile a été condamné à 5 ans d'emprisonnement sur la base d'accusations forgées par le régime en place. Son seul crime est d'être un dissident. Il a été arrêté le 27 Janvier dernier. Il est père et mari.





Par Nth - Publié dans : Portraits
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Dimanche 8 janvier 2006 7 08 /01 /Jan /2006 19:39

Gena est le Noël Ethiopien, on revêt les habits traditionnels ou ceux du dimanche, on tue un mouton pour festoyer entre parents et amis, on gâte les enfants.

Hier, j’ai pris un taxi pour rejoindre notre Gena à nous. Mon chauffeur était un homme discret, sérieux, frisant la cinquantaine. Sur le chemin, nous avons bien sûr croisé les militaires et leurs Kalash. Leur vue ne cesse de m’irriter et je ne tais pas mes opinions.

Nth: Je ne peux vraiment plus les supporter !

Mon chauffeur – TD for Taxi Driver -, encouragé peut-être par la présence de mon jeune fils et sûrement parce qu’il en avait gros sur la patate... a pris la parole:

TD : Plus personne ne peut… Ils sont malades… Ils arrêtent même des enfants… Ils ont arrêté mon fils.
Nth : Quel âge a-t-il ?
TD : Il a dix-sept ans, en grade 9 (1).
Nth : Qu’est-ce qu’il a fait ?
TD : Rien, il n’a rien fait ! Il est rentré de l’école après avoir joué au foot avec des amis. Ils (2) sont venus chez moi vers 18h00 et l’ont embarqué, pour  Dedesa.. (3) Ils arrêtent les jeunes, c'est tout... C’était il y a deux mois…
Nth : Il y est encore ?
TD : Non, ils l’ont transféré à Zwaye (4) il y a trois semaines. Vous savez, l’OLF (5) a attaqué  le camp, pour libérer les prisonniers, ils le vident en ce moment.
Nth : J’en ai entendu parler mais je ne savais pas si c’était une rumeur ou la vérité.
TD : Mais si, c’est vrai !
Nth : Et votre fils, il va bien ? Vous avez pu lui rendre visite.
TD (pudique mais infiniment triste) : Oui çà va… Sa mère et sa sœur sont avec lui aujourd’hui, pour Gena. La dernière fois, ils ne nous ont pas autorisés à lui laisser de la nourriture. Ils ne sont nourris que de biscuits secs, là-bas. Ils en ont libéré 731 hier, on espérait qu’il serait du nombre… mais non.

Nth : Je suis sincèrement désolée... Tenez bon, ne vous inquiétez pas trop. Ce gouvernement est fauché, je suis sûre qu'ils finiront par tomber.
TD :  Bien sûr qu'ils vont s'écrouler ! Dieu y pourvoira, ce qu'ils font est si mal... Il les jugera. 

Je n’ai demandé ni son nom, ni évidemment (!) sa photo à cet informateur malgré lui.

Au cours de cette même journée, un de nos employés et amis –Oromo (6)- nous a confié qu’il avait été humilié, harcelé et menacé par des membres de la police fédérale, tous tigréens, à Djan Meda à cause de nos opinions politiques, que nous ne cachons pas.

Gena a été joyeux malgré tout, un déjeuner tardif mais copieux –tibs et injera (7) j’adore… Pourtant, contrairement à d'autres Ferenj, moi, j’ai du mal à oublier la souffrance, l’humiliation quotidienne, la tristesse d’un peuple que j’ai appris à aimer... et  surtout pas la tristesse de parents privés de leur fils pour Noël.

 

@+

 

Addis Ferengi

 

(1)   Grade 9 : Notre seconde ou première + ou –

(2)   Ils : lire le gouvernement ou ses forces de « sécurité » et autres tueurs, inséparables dans l’esprit du public

(3)   Dedesa : je vous recommande le post… Ce que j'aurais voulu transmettre à Son Excellence, deuxième partie,  ainsi que la vidéo de Chanel 4 pour les anglophones.

(4)   Zwaye, lire : Les portraits de Azeb et Endale, Prisonniers et sida

(5)   OLF : Front de Libération de l'Oromia. Les rumeurs et témoignages sont répétés et cohérents; ils ont repris les armes.

(6)   Oromo, tigréens, note sur origines ethniques : Les Tigréens sont l’ethnie du premier ministre et le fait qu'ils soient systématiquement favorisés en Ethiopie dans l' accès au pouvoir, aux postes, commerces juteux et autres traitements préférentiels est un secret de polichinelle. Les plus illettrés et stupides pratiquent l’arrogance la plus odieuse et le racisme primaire.

(7)   Tibs et injera : Ah! L'essentiel pour Gana... ;-)  L'injera est la pain azyme local, une sorte de galette cuite à base de Tef, céréale nationale. Les tibs, viande émincée, grillée, souvent épicée ou agrémentée de Mit-mit, piment... peut être de mouton, de boeuf , de chèvre... un must !

 

 

Par Nth - Publié dans : Portraits
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Jeudi 8 décembre 2005 4 08 /12 /Déc /2005 11:12
… parce que ce ne sont pas les nains de jardin qui l’entourent qui le lui diront. Voir post Des obligations sociales m’ont éloignée du blog.

Si j’ai tenu à rencontrer Ato G (1) , c’est que je savais qu’il avait voyagé récemment en Oromia. Il m’a donc fait part des faits observés et rapporté les propos de ses interlocuteurs. Notre conversation néanmoins ne s’est pas arrêtée là, elle est vite devenue plus personnelle, plus politique aussi. Un autre Ferenj (2) y a participé, appelons-le Mr A.
 
Nth: Alors vous en pensez quoi ? Le combat armé a commencé en Oromia ?
Ato G: Vous savez la plupart des Ethiopiens sont tellement pauvres, ils pensent à leur survie immédiate, manger, gagner quelques Birr. (3) Même à Addis, au bout de deux jours de grève, ils ne peuvent plus nourrir leur famille. Il y a indéniablement des groupes armés mais je doute qu’ils soient Oromo, plutôt d’autres nationalités et notamment les Amhara qui on été...
Nth : … déportés ?
Mr A : Non, déplacés, pas déportés !
Nth : Si déportés ! et tu le sais très bien.

Nth: Et les Ferenj ? Pensez-vous qu’ils soient menacés désormais ? Mon mari est souvent sur le terrain, je commence à m’inquiéter. Est-ce qu’ils pourraient aussi être attaqués puisque la plupart des Ethiopiens estiment que les « donneurs » sont responsables, pour avoir soutenu Meles Zenawi, du carnage et de la répression ?
Ato G: Eh bien, si j’en crois ce que j’entends, il y a un risque, oui je pense que c’est dangereux pour eux aussi désormais. Je vous ai dit que les paysans commençaient à demander à quoi correspondaient nos plaques d’immatriculation, si nos véhicules étaient ou non des véhicules gouvernementaux.
Nth: Vous savez quoi ? Je les comprends. Je veux dire… ils sont désespérés, le terrorisme est une option après tout… D’ailleurs, pour être franchement cynique, s’ils en tuaient deux ou trois, les « donneurs » commenceraient sans doute à comprendre l’ampleur de la colère et de la révolte ici.
Ato G: C’est la prochaine étape. Si l’ambassade des Etats-Unis, qui a si bien fait pression sur l’opposition pour qu’elle accepte de siéger au parlement… si l’ambassade des Etats-Unis continue à dire que l’Ethiopie est calme, il va falloir qu’on leur montre.
Mr A (subitement concerné): Il va falloir que quoi ?
Nth (ironique): Il va falloir qu’ils vous montrent…
Ato G: Vous savez, moi je crois que çà ne va pas tarder. Les gens ne vont plus écouter ceux qui les appellent à mener un combat pacifique ou lancent des mots d’ordre de grève. Ils feront désormais confiance à ceux qui leur diront : « Prenez les armes, tuez aussi, faites comme eux… »  
Nth (de plus en plus cynique): Remarquez, on a vu les résultats du combat pacifique.

Mr A à Ato G: De quelle région êtes-vous originaire?
Ato G: Je suis Guraghe (4)
Mr A (qui a quelques notions de vocabulaire insultant local): Guraghe ? Vous êtes Neftagna (5) ?

Les deux « Neftagnas » présents ne peuvent s’empêcher de rire.

Ato G: Vous savez, en zone Guraghe, le jour des élections, les gens sont restés debout toute la nuit pour suivre le comptage des voix.
Nth: Alors ils n’ont pas pu tricher ?
Ato G : Non parce que les gens sont restés jusqu’à la fin, jusqu’à l’affichage des résultats. En ce moment, l’EPRDF envoie son armée brûler les fermes et même les champs la nuit, toutes les nuits. Je ne sais pas ce qu’ils mangeront dans les 5 prochaines années.

Le visage de Ato G reflète une tristesse infinie et haineuse.

Nth: Ils brûlent leurs fermes?
Ato G: Chaque nuit!

Nth (écoeurée): Je ne comprends vraiment pas les « donneurs », commentont-ils pu participer à la «Great Ethiopian Run» ? Pourquoi n’agissent-ils pas ? Maintenant ! Pourquoi ?
Mr A: Mais ils  ont réagi ! Ils ont écrit au ministre de la Coopération et du Développement en menaçant de geler l’aide budgétaire.
Nth (amère): Elle était très polie leur lettre.
Mr A: Non, elle n’était pas polie.
Nth (moqueuse): Ils supplient Son Excellence de bien vouloir leur accorder un entretien pour parler Droits de l’Homme et Démocratie !

Ato G: Ecoutez, laissez-moi vous dire un truc. Le gouvernement dépense aujourd’hui plus de 100 millions de Birr par jour pour entretenir son armée et la répression. Avec les tensions à la frontière érythréenne, c’est même en augmentation.
Nth: Vous avez raison, bien sûr, sans « budget support »(6), ils ne pourront pas tenir bien longtemps à ce rythme.
Ato G: En tout cas, les gens ne vont plus écouter la CUD et ses appels à une résistance pacifique. Ils disent que le seul moyen de les arrêter est de se conduire comme eux.

Mr. A: Mais ils sont toujours forts !
Ato G (souriant) : Forts ? Où çà ? A la télé seulement.
Mr A: Mais ils sont toujours dangereux !
Ato G : Non ! Où çà ? Comment ? Bien sûr ils ont toujours leurs armes et leur propagande. Si vous regardez Ethiopian Television (7) vous avez l’impression que Dedesa (8) est un camp de vancances, un clip pour  Bishangari (9), un endroit merveilleux où les prisonniers sont correctement nourris et soignés.

Ato G. plaisante maintenant et j’apprécie toujours vivement l’humour désespéré de mes amis éthiopiens.

Ato G: Je vous assure qu' à voir les images, Dedesa est un nouveau Bishangari  et les gens sont positivement ravis d’être parqués dans un si beau paysage où ils passent de si formidables vacances. On les paie 300 Birr chacun pour mentir (10).

Nth: J’ai entendu des choses épouvantables sur Dedesa mais par des sources indirectes. Vous avez des infos sur ce qui s'y passe?
Ato G: Oui, un de mes frères y a été detenu pendant quinze jours.
Nth: Vraiment ? Que vous a-t-il dit ?
Ato G: Eh bien, mon frère est un ancien militaire, pas très bavard mais …
 
A cet instant, le petit dictaphone que j’utilise pour mes interviews – désolée, je ne suis pas une professionnelle – a affiché «memory full». Je vais donc reproduire ici les faits dont je me souviens avec précision. Je n’en ai pas fini avec Dedesa en tout cas et je recherche d’autres témoignages... prudemment...

D’après Ato G. :

Dedesa est un camp de concentration exposé au paludisme où les prisonniers ne sont nourris que d’un pain par jour, grand maximum. Le frère d’Ato G n’a d’ailleurs rien mangé les deux premiers jours de sa détention. Il n’y a pas de sanitaires ni d’eau potable et les détenus puisent et utilisent l’eau de la rivière proche, infestée de crocodiles.

Dedesa est entourée de palissades et a deux entrées gardées par des hommes lourdement armés mais une partie du camp n’est pas clôturée. Les prisonniers politiques pourraient donc fuir… s’ils avaient des chaussures – elles leur sont confisquées dès leur transfert dans des camions à bestiaux -  et si la zone n’était pas infestée d’animaux sauvages et notamment de crocodiles mangeurs d’homme et de serpents venimeux.

D’après le frère de Ato G., pendant son séjour, deux hommes au moins ont été jetés en pâture aux reptiles. Le premier avait refusé de laver les effets personnels de ses gardiens dans la rivière et les y avait balancés rageusement, le second a été sommé de les récupérer. L'histoire ne dit pas si le militaire a encore sa chemise...

On raconte bien d’autres choses sur Dedesa... Je vous suggère de consulter  Ethiopia 's agony et la vidéo de Channel 4 ainsi que cet article en date du dimanche 4 décembre du Blog Media Ethiopia. D'après le second texte, 115000 personnes - au vu de ma courte expérience, le chiffre est sous-évalué- dont des adolescents d’à peine quatorze ans sont incarcérés, ils tomberaient par centaines, de faim, de maladie ou des suites des passages à tabac et tortures qu’ils subissent constamment. La transmission du VIH y serait chose fréquente puisque les lames de rasoir distribuées sont communes à deux ou plusieurs hommes.

Au cas où vous ne l’auriez pas encore compris, ici, le pire est toujours certain, ces camps sont des camps de la mort et la répression, un génocide.

En hébreu, çà porte un nom : Shoah.

Et Merde aux nains de jardin !


Addis Ferengi


(1)    Ato: Monsieur G. est et demeurera anonyme pour des raisons évidentes de sécurité.
(2)    Ferenj, ferenji, ferendju, farenj, ferengi etc… Etranger
(3)    Birr : monnaie locale
(4)    Zone Guraghe : sud-ouest du pays
(5)    Neftagna : L’insulte la plus à la mode du moment. A l’origine, l’expression signifie homme armé et est généralement appliquée aux Amhara, ethnie dominante du temps de Negus. Les cadres du parti au pouvoir, l’EPRDF, l’appliquent désormais, avec une ironie cruelle dont ils sont trop bêtes pour avoir conscience, à tous les opposants politiques, moi comprise… et j’assume.
(6)    Budget support : la grande mode ces dernières années, plutôt que de créer et maintenir de coûteux mais utiles projets de développement, nos gouvernements ont préféré distribuer des chèques en blanc au dictateur. Lui et ses amis se sont considérablement enrichis, l’Ethiopie peut se payer les gadgets les plus sophistiqués en matière d’armement et les pauvres crèvent toujours la faim… comme il se doit.
(7)    ETV : une seule chaîne de propagande gouvernementale. Plus personne ne la regarde ou presque, pas plus qu’on écoute la radio ou qu’on lit les journaux.
(8)    Dedesa : l’un des camps de la mort où sont entassés les prisonniers politiques, jusqu’à 46000 personnes ! Source Channel 4.
(9)    Bishangari : Une Eco-lodge chic et chère sur les bords du lac Langano. J’ai fait le lien et vous la recommanderais volontiers… si ce n’était pas indécent.
(10)    300 Birr : moins de 30€ mais un mois de salaire pour « privilégiés ».

Par Nth - Publié dans : Portraits
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Mardi 6 décembre 2005 2 06 /12 /Déc /2005 10:33
… parce que personne d’autre ne le lui dira. Lire le post : Des obligations sociales m’ont éloignée du blog.

Ato G. K ou W, comme vous voulez, est un entrepreneur éthiopien. Il a fait beaucoup de terrain au cours du mois de Novembre pour suivre un contrat important en Oromia rurale, dans les départements de Arsi et de Bale.

J’ai souhaité le rencontrer et il a accepté de me parler de ce qu’il avait observé ou entendu à cette occasion. Je l’en remercie vivement. Quiconque accepte ce type d’entretien en ce moment fait preuve d’un grand courage. Notre conversation a été longue, riche, amicale. Je l’ai enregistrée en partie. Pas de photo bien sûr…

Ses premiers mots furent pour dénoncer les agissements quotidiens des gangsters en civil, les « forces de sécurité » à Addis-Abeba.

Ato G: Vous savez ce qu’ils font ? C’est tout juste si les Addissois osent marcher dans la rue maintenant. Si vous avez sur vous une belle montre, une chaîne en or, des bijoux, de l’argent ou un téléphone portable à la mode. Ils vous attrapent, vous poussent dans leur voiture, vous frappent et volent ce qui leur plaît. Parfois, ils emmènent leurs victimes à la station de police la plus proche et les abreuvent de menaces avant de les relâcher.
Nth: Que pouvez-vous me raconter de la situation politique dans les woredas (1) que vous avez traversées ?

Ato G: A Guibri, - Djibri ? -  la veille de notre arrivée, une voiture du gouvernement a été attaquée. Quatre « officiels » ont été tués et leur chauffeur blessé. Les gens commencent à nous demander ce que signifient nos plaques d’immatriculation, y compris celles des 4X4 de la Coopération (2).

Nth: Vous pensez que la guérilla a déjà commencé ici ou que ce genre d’incidents demeure marginal?
 
Ato G: Je ne sais pas mais la colère enfle au sein de la population, même rurale. Ils ne croient plus au développement, ils sont très déçus et ne constatent pas d’amélioration significative.

Nth: Des collaborateurs de mon mari lui ont rapporté qu’on ne trouvait plus d’interlocuteurs du gouvernement dans les campagnes, qu’ils avaient tous fui, que les paysans les avaient menacés et faits déguerpir. Vous confirmez ?
 
Ato G: Oh oui, il n’y a plus personne. Ils sont tous à Addis et ont rejoint le parlement.
Nth (étonnée): Mais les élections locales n’ont pas eu lieu. Elles sont prévues en Avril. Comment peuvent-ils siéger au parlement s’ils ne sont pas élus (3)?
Ato G: Ils ne sont pas élus mais nommés (sic!)

Nth: Et vos autres voyages ?
Ato G: Nous avons noté partout une forte présence de l’armée. Ils fouillent les maisons à la recherche d’armes. Ils tabassent et arrêtent tous ceux qu’ils soupçonnent de soutenir l’opposition. Ils les chargent dans leurs camions et pick-ups et les emprisonnent.
Nth: Dans les villes?
Ato G: Non, pas seulement dans les villes. Partout.
Nth: Depuis quand ?
Ato G: Depuis début Novembre.

Nth: Et Kofele ? Vous êtes passé à Kofele non ?
Ato G: Oui le lendemain du massacre, le lundi 21 Novembre. C’était effrayant parce qu’il n’y avait pas un résident dans les rues, seulement des militaires.
Nth: Nous avons entendu parler de 5 ou 8 morts, c’est exact ?
Ato G: Le jour de notre passage, on m’a dit 32, c’est sans doute davantage.
Nth: Qu’est-ce qui a provoqué les affrontements ?
Ato G: La police de la woreda fouillait les maisons, tabassait, arrêtait. La population s’est rebellée.

Nth: Que savez-vous d’Aseko ou de Kore (4) ?
Ato G: Je n’y suis pas passé, les mêmes rumeurs que vous j’imagine… J’ai entendu dire qu’à Aseko, on avait brûlé la maison du responsable local. Vous savez la population d’Asseko n’est pas Oromo (5). Ce sont des gens malins et plutôt agressifs, prêts à prendre les armes.
Nth: A nous, on a dit (Source Unicef) que huit maisons de cadres du parti avaient brûlé. Vous avez observé d’autres trucs ?

Ato G: A Berberie, je sais que la police a effectué des fouilles pour confisquer les armes et les Kalashnikov. Ils sont parvenus à en saisir 150, un dixième de leurs propres estimations.
Nth: C’est flippant non ?
Ato G: Oui… et à Robe, début Novembre, il y a eu des protestations étudiantes. En fait le gouvernement a fermé la High School le lendemain des premiers massacres à Addis. Lorsqu’ils l’ont ré-ouverte, quatre jours plus tard, les étudiants Oromo ont hurlé quelques slogans et exprimé leur colère.
Nth: Que pensez-vous que ces jeunes gens réclament ? L’indépendance de la région, une autonomie relative ?
Ato G: Je pense qu’ils réclament simplement des leaders à eux, pas les marionnettes de l’OPDO. (6)

(…)

Ato G: Le 17 Novembre des incidents similaires se sont produits à Nazareth. C’était très étrange. La ville et sa rue principale semblaient parfaitement normales mais le quartier de la High School était, lui, complètement désert. La police fédérale et quatre tanks ont encerclé l’école et ils ont, comme d’habitude chargé les protestataires dans leurs camions, pour les parquer dans leurs camps… Nous avons entendu beaucoup de sirènes d’ambulances.
Nth: Donc, ils ont tiré et tué, une fois de plus.
Ato G: Je ne sais pas mais nous avons entendu pas mal d’ambulances, beaucoup plus que d’habitude. Par contre je sais qu’ils ont descendu un commerçant et arrêté quatre hommes devant sa boutique, simplement parce qu’ils écoutaient Deutsche-Welle (7).

Notre conversation ne s’est pas arrêtée là, la dernière heure a même été encore plus instructive.



A suivre…

Addis Ferengi

(1)    Woreda : Division administrative de taille variable un quartier dans les grandes villes, un ensemble de villages en zone rurale
(2)    Plaques d’immatriculation : En Ethiopie, elles révèlent votre nationalité et votre activité, le numéro 4 par exemple signale une voiture gouvernementale. Cela en fait des cibles faciles.
(3)    Je n’ai rien compris mais le fait est là, ils ont quitté leur poste et se sont réfugiés à Addis.
(4)    Asseko et Kore : Deux villes dans lesquelles on nous a rapporté des troubles. A Asseko, les paysans ont brûlé les maisons des administrateurs, nous savons que la police fédérale est intervenue mais puisqu’il n’y a pas de médias indépendants et que la woreda est très enclavée, nous ignorons le nombre de vicitimes. Kore, même problème mais là on a nous a confirmé des morts et beaucoup de maisons brûlées. La politique de l’administration de la région consiste apparemment à susciter des troubles ethniques entre Oromos et non-Oromos. Une fois de plus, je vous le rappelle, nous n’avons aucune idée de ce qui se passe actuellement dans ce pays. Nous pouvons simplement déduire que les massacres ont atteint la proportion d’un génocide depuis un moment.
(5)    Oromo : la population d’Oromia est traditionnellement considérée comme pacifique. En fait, elle a payé un si lourd tribut à la répression sous le régime de Meles Zenawi et est si bien contrôlée qu’elle semble pacifique. Lire à ce sujet mon interview du Professeur Merera Gudina. D’autres nationalités et notamment les amharas sont, eux, nettement plus agressifs.
(6)    L’OPDO : le parti Oromo officiel, en fait, une marionnette de l’EPRDF, parti au pouvoir.
(7)    Deutsche-Welle: Radio allemande internationale émettant en amharic.
Par Nth - Publié dans : Portraits
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Mercredi 16 novembre 2005 3 16 /11 /Nov /2005 00:00

Il n'y a plus de photos ou de noms de personnes rencontrées sur ce blog, cela le rend sans doute moins attractif mais les tueurs patrouillent toujours Addis. J'essaie bien de les photographier mais ma main tremble. L'université n'a toujours pas ré-ouvert.

Ato. A ou B ou C ou ce que vous voulez m'a dit :

"Je prenais un café avec mes amis lorsque les jeunes ont commencé à dresser des barricades à M. le 2 Novembre. Cinq minutes après, nous avons entendu les premiers coups de feu. J'ai vu au moins 7 corps dans la rue dont celui d'une petite fille de 12 ou 13 ans, je pense qu'elle revenait du marché. Elle tenait encore dans sa main un sac en plastique rempli d'oignons.

- Elle était déjà morte ?

- Je ne sais pas Nth, peut-être pas. Peut-être qu'on aurait pu la sauver, en l'emmenant vite dans une clinique. Peut-être... mais on ne pouvait rien faire, personne ne pouvait rien faire. Tu sais, je ne serai plus jamais le même maintenant, moi aussi, je suis prêt à mourir aujourd'hui"

A Addis, il n'y aura pas de Paix tant qu'il n'y aura pas de Justice.

 

Addis Ferengi

Par Nth - Publié dans : Portraits
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Dimanche 30 octobre 2005 7 30 /10 /Oct /2005 00:00
Dr Merera Gudina, professeur de Sciences Politiques à l'Université de Addis-Abeba J’ai eu le privilège de rencontrer vendredi le Professeur Merera Gudina. Enseignant au département de Sciences Politiques de l’Université de Addis-Abeba, président de l’ONC – Oromo National Congress – et membre du parlement.  En fait, j’avais son numéro de téléphone portable depuis un moment, sans oser appeler, bien que beaucoup de mes amis m’aient assuré qu’il était un homme éminemment simple et cordial. Il est mieux que çà et j’ai été très impressionnée par sa remarquable intelligence et son incroyable gentillesse. Il m’a reçue dans son bureau de l’université, une petite pièce aux tables couvertes d’un capharnaüm de livres et de documents, un bureau plus bordélique que le mien… et rien que çà… c’est un scoop.

Le Professeur Merera est un enseignant et un des meilleurs. Ses propos sont clairs, il met en évidence l’essentiel et vous y ramène gentiment quand vous vous égarez. Sa porte est toujours ouverte à ses étudiants et même à des étrangères comme moi. Il m’a beaucoup appris et vous trouverez ci-dessous une retranscription traduite de l’anglais, résumée, parfois réécrite – la bande son n’est pas toujours audible, les étudiants sont décidément très bruyants – mais fidèle de notre entretien.


Nth: Professeur Merera, je vous connais bien sûr, je sais que vous êtes Oromo, originaire de la région de Ambo et que vous faites de la politique depuis votre plus jeune âge.
Pr. M: Oui, j’ai commencé pendant mes études, du temps de l’Empereur, j’avais vingt ans. J’ai continué à l’époque de Mengistu (1) et fait sept ans de prison, pour çà.
Nth: Pouvez-vous me donner les dates exactes ?
Pr. M: De 1977 à 1984.
Nth: Un sacré bout de temps et les prisons éthiopiennes sont…
Pr. M: Elles sont épouvantables, je crois que c’est la seule chose qui se soit améliorée dans ce pays.
Nth (incrédule) : Vous voulez dire que c’était pire avant ? Vous savez, j’ai rencontré pas mal de dissidents éthiopiens et… 
Pr. M: Oh ! Ils n’ont aucune idée de ce que çà pouvait être. Maintenant, vous pouvez au moins recevoir la visite de vos familles. A l’époque, vous pouviez disparaître totalement de la circulation, être emprisonné ou assassiné sans que vos proches en sachent rien, certainement la période la plus sombre de notre histoire.
Nth: Comment survit-on sept ans dans ces conditions ?
Pr. M: Ah... survivre, vous apprenez à survivre… Vous vous occupez la tête en lisant…
Nth: Les livres étaient autorisés ?
Pr. M: Nous les trafiquions en fait… Nous achetions des livres et les partagions avec d’autres détenus, un exemplaire pour cent personnes… Vous savez, les êtres humains ont un potentiel insoupçonné en matière de survie, d’instinct de survie.
Nth (impressionnée): Eh bien, j’imagine que certains sont plus doués que d’autres…
Pr. M: Non, nous sommes tous doués, nous apprenons.
Nth: Pourquoi vous a-t-on emprisonné ?
Pr. M: A l’époque j’étais membre du « All Ethiopian Socialist Movement ». La plupart de mes camarades n’ont pas survécu à la répression. Le Dr Negede Gobezie lui vit encore, en exil à Bruxelles.
Nth: Que s’est-il passé après votre libération ?
Pr. M: Je suis retourné à mes études, j’ai fini mon BA, mon MBA puis mon PhD.
Nth (de plus en plus impressionnée): Un PhD, en Ethiopie, c’est quelque chose… (J’aurais du ajouter qu’un Phd était quelque chose partout). Pouvez-vous me parler de votre origine sociale ? Modeste, privilégiée, classe moyenne ?
Pr. M: Je suis le fils d’un paysan riche de ma région mais il est décédé quand j’étais très jeune, 6 ou 7 ans alors non, je ne viens pas d’un milieu particulièrement privilégié, des circonstances difficiles, en fait.
Nth: Vous étiez pauvre…
Pr. M: J’étais pauvre et plutôt seul au monde oui…
Nth (admirative): Vous êtes un survivant hein… en tout cas, plus doué que la plupart d’entre nous pour survivre..
Pr. M (souriant): Oui, je suis un survivant.

Nth: Et ensuite ?
Pr. M: Eh bien, je me suis retiré de la vie politique pendant un moment. Les événements m’ont contraint à la reprendre vers 1995-1996.
Nth: Pour quelle raison ?
Pr. M: La question Oromo, en fait, la crise de la politique Oromo, la direction qu’elle prenait. Il y a beaucoup d’organisations politiques Oromo, certaines sont indépendantistes. Je suis de l’avis que la solution au problème Oromo  ne réside pas dans une sécession mais plutôt dans le cadre d’une autonomie relative, au sein d’une Ethiopie unie.
Nth: Vous savez que j’habite en Oromia depuis quelques années maintenant et quand je parle aux gens, ils me disent souvent qu’ils se sentent négligés par le pouvoir en place, qu’ils n’ont pas de routes, de ponts… que le développement de leur région n’est pas une priorité pour le gouvernement.
Pr. M: C’est exact, l’OPDO, le parti Oromo officiel, est une marionnette de l’EPRDF et ne représente absolument pas le peuple.
Nth: Quand l’ONC a-t-il été créé ?
Pr. M: En 1996
Nth: Et vous faisiez partie des membres fondateurs ?
Pr. M: Oui.

Nth: Je me suis informée sur la répression en Oromia. En fait, j’ai surtout lu les rapports de Human Rights Watch. Lisez : Suppressing dissents – Mai 2005 et les pages par pays.
Pr. M: Vous savez, avant, pendant et après les élections, des milliers de nos partisans ont été arrêtés et 23 assassinés, dont un élu.
Nth: Oui, Ato Tesfaye Adane Jera, député élu de Arsi Negele. Je me souviens…

(…)

Nth: Je sais aussi, comme tout le monde, que les élections ont été truquées. Vous pensez que l’opposition a remporté le scrutin ?
Pr. M: Nous émettons de sérieuses réserves sur l’indépendance du National Election Board et l’honnêteté du scrutin. Il est évident que le gouvernement actuel ne se maintient pas par les bulletins électoraux (ballots) mais par les balles (bullets). 

Nth: Et puis, il y a eu cette question fondamentale, fallait-il ou non accepter de siéger au parlement ? Je voudrais que nous en parlions.
Pr. M: D’accord.
Nth: Vous savez, je parle aux gens, enfin j’essaie et il me semble que le peuple éthiopien dans sa grande majorité, était hostile à l’idée de voir ses élus siéger au parlement.
Pr. M: Le paysage politique à Addis et dans le Nord du pays – la région Amhara - est très différent de celui du Sud et de l’Oromia en particulier. L’idée de quitter la légalité n’est pas populaire parmi les Oromos. Vous savez, le peuple a payé si cher, pendant les quatorze dernières années, les sacrifices – arrestations, meurtres – ont été si lourds… Dans sa majorité, le peuple Oromo pense que quitter la voie légale, sans réelle alternative, n’apportera rien de bon, sinon une intensification de la répression et de l’oppression.
Nth (ébranlée): Oui, j’ignorais cela, je comprend mieux votre position maintenant. Vous pensez que la majorité des votre électorat souhaitait que vous les représentiez au sein du parlement.
Pr. M: Oui et comme vous le savez, la totalité de nos votes provient de la région Oromia.

Nth: Pouvons-nous parler de ce nouveau et illégal Oromo National Congress ?
Pr. M: Eh bien, il n’est pas illégal.
Nth: Mais, il ne réunit que deux personnes !
Pr. M: Non, pas seulement deux personnes, disons que l’EPRDF a acheté deux personnes.
Nth: Vous pouvez me rappeler leurs noms, enfin je peux les trouver sur la toile mais…
Pr. M: Tolosa Tesfaye et Bonna Tadesse. Ils ont débarqué dans nos locaux avec des hommes armés de l’EPRDF et en ont pris possession. Certes c’est illégal, un nouveau ONC, créé par le gouvernement.
Nth: Donc, l’ONC légal, à leurs yeux désormais. 
Pr. M:  Pas vraiment… Vous savez c’est le problème du gouvernement, pas le nôtre… Le jour où nous avons quitté l’hémicycle en signe de protestation (2) , les 37 députés ONC nous ont suivis, seuls ces-deux-là sont restés. Ils n’ont pas la moindre légitimité. C’était juste une tentative de pression gouvernementale.  

Nth: Vous pensez que la CUD vit le même genre de crise actuellement avec les divisions créées par Lidetu Ayelew et ses amis ?
Pr. M: Vous savez, en ce moment, vous pouvez deviner… ou sentir la main du « ruling-party »… partout… ; absolument partout.

A ce point de notre discussion, je ressens le besoin de dire au Professeur Merera Gudina que bien que le choix de rejoindre le parlement soit très impopulaire à Addis, bien que je sois convaincue que les membres de la CUD qui l’ont fait ou le feront y perdront le respect de leurs électeurs… Je sais que lui, conserve celui de tous et l'assure du mien.


Nth: Pouvons-nous parler aussi de la récente décision de l’UEDF qui vous a démis, vous ainsi que le professeur Beyene Petros de vos responsabilités au sein de la structure ?
Pr. M: Ah… L’UEDF est un « parapluie », une coalition de 13 partis politiques. Parmi eux, 8 opèrent depuis l’étranger et les membres du comité exécutif qui résident à l’étranger s’en fichent.  .
Nth: Vous voulez dire qu’ils ne sont pas en phase avec les réalités éthiopiennes ?
Pr. M: Ils pensent apparemment que des leaders courageux disposent aujourd’hui d’un soutien populaire suffisant pour déposer Meles Zenawi.
Nth: Et vous ne le croyez pas ?
Pr. M: Ce n’est pas si simple. Nous disposons indéniablement du soutien populaire mais il n’est pas organisé et d’après mon expérience…
Nth: Vous craignez que Meles ne fasse parler les armes et que…
Pr. M: Il en est capable… et un soulèvement populaire pourrait ne mener à rien de positif. Les risques de massacres sont grands. Vous savez, l’armée ici n’est pas une armée nationale comme en Géorgie ou ailleurs, où l’armée aurait refusé de tirer sur la foule. Ici, nous avons affaire à une armée privée, l’armée du parti au pouvoir. Nous ne pouvons être surs de riens.
Nth: Et le combat pacifique prôné par la ligne dure de la CUD ?
Pr. M: Eh bien, nous devons en discuter mais oui, nous en sommes.
Nth (positivement ravie): Vous savez… on attend que çà à Addis.
Pr. M (séduit): Eh bien, je ferai, nous pourrions essayer… de faire quelque chose.

Nth: Doctor Merera, vous ne pouvez imaginer à quel point cette interview me comble. Ma dernière question concerne la fermeture actuelle du campus.
Pr. M: Il est semi-fermé en fait. J’enseigne aux maîtrises et échelons supérieurs. Ce sont les étudiants non encore diplômés qui n’ont pas encore repris ou commencé leurs cours.
Nth: Et pourquoi selon vous, ces cours n’ont pas repris ?
Pr. M: Je pense que le pouvoir craint une révolte étudiante.
Nth: A juste titre non ?
Pr. M: Oui, à juste titre… Oui…

L’entretien était terminé. J’ai pris quelques clichés et le professeur Merera m’a laissée livre de choisir le meilleur. J’espère qu’il aimera celui-là, tout comme j’espère qu’il aimera mon compte-rendu. Ses derniers mots ont été : « N’hésitez pas à passer quand vous voulez et frapper à ma porte pour partager un café… »

Je le ferai et en tant que très humble « blogueuse », j’en serai infiniment honorée.


Amesigenalew (3) , Professor.

Addis Ferengi

Université de Addis-Abeba - Entrée principale


(1) Mengistu précédent dictateur éthiopien, un autre régime répressif et sanguinaire

(2) Les députés de l'opposition ayant refusé de siéger ont été privés de leur immunité diplomatique par un vote du parlement. A cette occasion, les députés de l'UEDF et certains autres ont quitté l'hémicycle en signe de protestation

(3) Merci

 

 

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Par Nth - Publié dans : Portraits
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Lundi 24 octobre 2005 1 24 /10 /Oct /2005 00:00
Monsieur F, coopérant Monsieur F. – F pour Ferengi et F pour friend – est un économiste, spécialiste du développement rural. Il a plus de vingt d’ans d’expérience et a travaillé sur les cinq continents, en particulier en Afrique et notamment dans les pays de la sous région : Erythrée, Soudan, Somalie.

Il dirige une projet qui gère des millions de $, quelque part dans le pays. C’est un type honnête, travailleur, en phase avec la réalité éthiopienne, un homme de terrain. Il vit ici depuis plus de trois ans.

Il peut être mordant et drôle, il m’a dit récemment : « La coopération est un système qui consiste à prendre du fric aux pauvres d’Europe pour le filer aux riches en Afrique. »

Devant mon micro, c'est une autre affaire et, il perd de sa gouaille, j’ai galéré pour lui soutirer un peu de ce que je voulais entendre… et rapporter. Notez que je comprends sa prudence, mon blog est de plus en plus lu, pas loin de 3000 visiteurs uniques mensuels ce qui n’est rien comparé aux performances de son miroir éthiopien, en anglais.

Nth: Que peux-tu me dire de ton projet qui ne soit pas identifiant ?
F: Un projet de développement rural axé sur la sécurité alimentaire et la réduction de la pauvreté.
Nth: Financé par qui ?
F: Le financement est multilatéral, des fonds nationaux et internationaux.

Nth: Nous avons souvent parlé de ton boulot, je sais que tu es souvent découragé. Tu penses que la pauvreté et la famine sont endémiques ici ou que des politiques plus appropriées, une meilleure gestion gouvernementale sont susceptibles d’améliorer les choses ?
F: La pauvreté est endémique et le demeurera tant que l’Ethiopie basera son développement sur l’agriculture, il faut diversifier.

Nth: Que penses-tu de la façon dont le gouvernement gère le pays ?
F: Il contrôle tout.
Nth: D’accord mais que dis-tu de ses politiques ?
F: Quelques entreprises contrôlées par le parti au pouvoir détiennent un monopole sur l’économie nationale, les transports, les services, les distributions d’engrais ou de fertilisants aux agriculteurs, les banques…tout !
Nth: Et le moins qu’on puisse dire est que le résultat n’est pas brillant, si ?
F: Eh bien, c’est le problème du monopole, des coûts exorbitants, une inefficacité manifeste, et des profits importants. Ce sont d’autres qui payent les frais, ils se fichent complètement des coûts de revient. L’ouverture de ces marchés à des privés les réduirait pourtant singulièrement.
Nth: En général, tu ne ménages pas l’EPRDF, le parti au pouvoir. Tu m’as dit souvent qu’ils interceptaient l’aide et distribuaient généreusement des perdiem à leurs cadres, qu’elle ne bénéficiait donc pas nécessairement aux plus démunis. Tu as même admis un jour, que les "donneurs" fournissaient finalement au gouvernement de nouveaux moyens de contrôle sur la population. A quoi bon leur amener de l’eau potable si le pouvoir les en prive au moindre signe de contestation ? Tu confimes ?
F:  D’autres gouvernements en Afrique interceptent l’aide internationale, pas ici. Ils n’interceptent pas, ils la contrôlent totalement.

Nth: J’ai essayé de te faire suivre par mail l’indice de perception de la corruption publié récemment sur le site Nazret.com. Evidemment, la censure d’Ethiopian Télécons a encore frappé mais je sais que tu as reçu le doc par d’autres sources. L’indice est très élevé pour l’Ethiopie : 137. Qu’en penses-tu ? L’Ethiopie est un pays corrompu, son gouvernement est corrompu ?
F: Ecoute, la corruption consiste à toucher des pots de vin sur des activités réalisées par d’autres. Ici toutes les activités lucratives sont contrôlées par le gouvernement et ses alliés. Tu ne peux pas utiliser le mot corruption, il ne s’applique pas au contexte. C’est le système en lui-même qui est corrompu.
Nth (têtue): Tu veux dire que le gouvernement est corrompu.
F: (têtu aussi) Non. Je viens de te dire que le mot corruption est inadéquate.

Nth (un rien irritée): Que sont les block-grants ?
F: Des fonds accordés à des structures, le plus souvent les woredas, destinés à réaliser des activités spécifiques, clairement identifiées.
Nth: D’accord, donc tu gardes le contrôle de ces sommes. Tu vérifies après qu’elles ont été correctement employées.
F: Oui.
Nth: Tu es donc à 100% certain que cette aide bénéficie aux communautés les plus démunies.
F: Quand tu contrôles, oui.
Nth: Et tu contrôles ?
F (pas très content): Oui les donateurs contrôlent, enfin, dans les faits c’est surtout le gouvernement qui se contrôle lui-même.
Nth (satisfaite): Très bien.

(…)

Nth: Je sais et je t’en ai informé que ton projet a accordé des block-grants à des woredas (1)  dans lesquelles les violations des Droits de l’Homme sont quotidiennes, çà t’inspire quoi ?
F: Je pense que nous devrions mettre au point des mécanismes de contrôle et voir si ces violations des Droits de l’Homme dont tu parles sont réelles.
Nth (énervée là): Ah ! çà suffit, tu habites ici, tu sais qu’elles sont quotidiennes.
F: Oui, on devrait envoyer des observateurs dans certaines woredas.
Nth : Tu as besoin de vérifier si les Droits de l’Homme sont respectés dans ce pays ? Tu n’es pas sur?
F (mal à l’aise): Tu sais, il y a d’autres woredas, très enclavées et lointaines dans lesquelles…
Nth (amusée à ce stade) : Tu es en train d’essayer de m’expliquer qu’il y a des woredas pires que celles dans lesquelles tu travailles ?
F: Oui.

Nth (souriante et s’allumant une clope): D’accord et ton projet ? Est-il contrôlé, infiltré, même en partie par l’EPRDF ?
F (énervé aussi là):  J’ai déjà répondu à cette question, ils contrôlent tout.  
Nth: Même ton projet ?
F: Tous les projets.

Nth: Tu pense que les fonds que tu gères arrivent bien aux populations démunies, en totalité, en partie ? Tu penses que ces millions de $ bénéficient aux plus pauvres ?
F: La population est contrôlée à tous les niveaux. Donc, même si tu donnes de l’argent aux plus humbles, quelqu’un peut passer après le leur réclamer... et ils le rendent…

Nth: Tu penses quoi du « budget support » (2) ?
F: Le budget support est une bonne méthode de soutien aux pays pauvres, si c’est transparent. Ce n’est pas le cas ici. On ne devrait pas l’accorder sans mécanismes de contrôle. Le gouvernement peut l’utiliser comme il l’entend.  
Nth: Y compris pour acheter des armes.
F: Oui.
Nth: Tu penses  quoi de ces séminaires sur la "démocratie évolutive" (sic !) qui ont eu lieu dans tout le pays ?  
F: Ce sont les stratégies habituelles du gouvernement pour renforcer son contrôle.
Nth: Celle-là est récente.
F: C’est une stratégie parmi d’autres.
Nth: Tu sais ce qu’ils racontent exactement aux techniciens et cadres à qui cette « formation » est destinée ?
F: Non mais je sais qu’ils distribuent la carte du parti et accordent des augmentations de salaire.
Nth: Toujours leur obsession du contrôle total, hein.
F: Ouhais.

Nth: Tu es souvent sur le terrain, tu as vu, des tes yeux vu, des choses dérangeantes pour des occidentaux comme nous ?
F: On ne sait pas vraiment ce qui se passe, on a des impressions certes mais ce ne sont que des impressions.
Nth: Une minute, tu ne m’as pas raconté que tu avais vu des cadres du parti rafler des jeunes gens et les charger dans des camionnettes, sous ton nez ? Tu ne m’as pas dit que ton staff t’avait rapporté des histoires similaires ?
F: Si.
Nth: Donc tu es un témoin oculaire.
F (Il soupire, ne va pas tarder à transpirer): Nous sommes tous des témoins oculaires.

Nth: Bien et que dis-tu de l’attitude de nos ambassadeurs depuis le début du conflit électoral ?
F: ….
Nth: Bon écoute, je sais que tu travailles pour eux et que ton contrat t’impose un devoir de réserve mais tu peux émettre une opinion personnelle non ?
F:  Je pense qu’ils ne sont pas conscients de ce qui se passe, de fait, sur le terrain. En fait, ils ne parlent pas la langue, ne lisent que les journaux en anglais ; les informations sont filtrées et ils ne sont en contact qu’avec les cadres du régime. Alors, dans ce contexte, j’approuve leur attitude, ils veulent négocier, éviter un conflit opposition-gouvernement.  
Nth (un rien sarcastique): Ok, admettons qu’ils ne sachent pas, pourquoi tu ne leur dis pas ?
F: Eh bien, j’essaie mais nous sommes peu nombreux à essayer. Les responsables sont trop occupés à distribuer du budget support et à rencontrer les officiels.
Nth: Bon, ils ne veulent rien entendre, d’accord mais dis-moi, ils sont sourds ou idiots ?
F: Mais compte-tenu des informations dont ils disposent, leur attitude est compréhensible. Ils doivent et devront continuer à aider l’Ethiopie, ils changeront probablement d’approche, feront davantage d’aide humanitaire ou de distribution d’aliments (une politique désastreuse pour le développement).
Nth : Enfin tu es un résident ici, d’accord ? Tu sais qu’ils en ont tué quarante à Mercato le 8 juin dernier, tu sais que des milliers de dissidents sont harcelés, arrêtés, battus, parfois battus à mort. Tu sais que certains sont purement et simplement assassinés. Tu le sais ! et l’attitude de tes « boss » ne te met pas mal à l’aise.
F: Je suis mal à l’aise mais regarde ce qui s’est produit en Somalie, en Soudan. C’est le destin que tu souhaites à l’Ethiopie ?
Nth: Tu ne fais pas confiance à l’opposition pour prendre les commandes ?
F: Ce n’est pas une question de confiance. Dans un pays instable, notre efficacité est nulle, nous ne pouvons pas interférer, nous rendre coupable d’ingérence..
Nth: Parce qu’on n’a pas fait d’ingérence en Irak peut-être ? Pourquoi pas ici ?
F: Eh bien, certains te diront que l’Ethiopie n’a pas de pétrole…

Nth: Tu espères quoi pour ce pays dans un futur proche, tu recommandes quoi ?
F: Un gouvernement d’unité nationale, imposé par les pays donateurs. Leur contribution représente au moins la moitié du budget national, ils sont puissants. Crois-moi, les choses vont changer ici, çà prend juste du temps.

Nth: Et toi ? Tu n’as pas envie de l’ouvrir ? Tu vas rester anonyme ? Pas envie de piquer une gueulante, de les envoyer au diable ? Tu n’en as pas marre ? Tu es un témoin. Combien de temps vas-tu la fermer ?
F: Mon contrat m’impose de référer à mes supérieurs, c’est ce que je fais. Ma seule option, si le dégoût l’emporte, c’est de partir. Le combat pour la démocratie ici n’est pas le mien.
Nth: Mais si çà continue comme çà, tu vas démissionner ?
F: Oui si çà continue comme çà, je vais démissionner.

Je ne suis pas sure que F. apprécie l’interview, pourtant fidèle, publiée. J’en serai sincèrement désolée. C’est un mec bien.



(1) Woreda : division administrative de taille variable, une ville, un quartier, des regroupements de villages en zone rurale.
(2) Le nouveau dada des "donors"... filer des chèques en blanc à des dictateurs

Par Nth - Publié dans : Portraits
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Samedi 22 octobre 2005 6 22 /10 /Oct /2005 00:00

Ato Girmayene Mamo - Ethiop journalist Ato Kassahun Tirfi - Ethiop journalist Ato Salomon Lemma - Ethiop journalist

 


Ato Girmayene Mamo, Ato Kassahun Tirfi et Ato Salomon Lemma (de gauche à droite) sont tous trois journalistes à Ethiop, un hebdomadaire très populaire  et très agressif.

Ils m'ont dit : "Nous combattons pour la démocratie et nous sommes prêts à mourir pour elle".

SVP, écoutez les files audio, ci-dessous !


Ethiop, journal hebdomadaire en Amharic, très populaire : interview des journalistes

Les bureaux d'Ethiop sont modestes, quelques pièces qu'ils partagent avec un magazine sportif. Rien à voir avec le building de l'Ethiopian News Agency... l'ENA, des menteurs patentés... eux...

Mon entretien avec Ato Girmayene, en présence de ses deux collègues a été amical, détendu et même drôle. Ce n'est pas parce que le sujet est tragique que les Ethiopiens n'apprécient pas la plaisanterie.. Au contraire, l'humour est roi au pays de l'arbitraire, dernier mais solide rempart au désespoir.

Ses amis Kassahun et Salomon ont suivi attentivement nos échanges et ne sont intervenus que vers la fin... mais quelle fin !  Retranscription, résumée mais fidèle ci-dessous.



Nth : Quand Ethiop a-t-il été créé ?
G : En 1985, calendrier éthiopien soit plus ou moins 1992.
Nth : Votre journal est très critique, très agressif non ? C'est un journal de l'opposition.
G : Oui enfin... non. Nous représentons la presse libre.
Nth : Parce qu'il y a une différence ? Je veux dire, je ne lis pas l'amharic mais je sais que vous démolissez systématiquement le gouvernement, enfin que vous êtes extrêmement critiques.
G :  Oui, nous critiquons le gouvernement mais nous critiquons aussi l'opposition, nous sommes la presse libre, le presse du peuple.
Nth : La presse du peuple, d'accord. Alors dites-moi, que pensez-vous de l'opposition ?

Ato Girmayene n'aime pas forcément la question. Il est mal à l'aise... mais confirme ce que je sais déjà. Comme tous les Addissois, il pense que la CUD comme l'UEDF doivent se montrer forts et déterminés désormais et repecter la volonté du peuple et l'exigence principale des éthiopiens est claire : ils veulent la Liberté. Il ne croit pas à d'éventuelles négotiations avec le pouvoir en place, il pense qu'un combat pacifique est la meilleure stratégie, une désobéissance civile respectueuse de la Constitution.

Nth : J'ai récemment interviewé un journaliste de l'hebdomadaire Tobia. Il m'a dit, entre autres, qu'il ne pouvait faire son travail dans des conditions normales, que les forces de sécurité intervenaient constamment, pouvaient l'appeler ou le menacer chez lui ou chez son employeur, pour le faire taire. Vous confirmez ?
G : Oui, le gouvernement et sa police nous ont claqué la porte au nez. Nous ne pouvons que résister, être critiques, ils nous intimident, nous harcèlent et nous menacent... constamment.
Nth : Ils vous téléphonent ? Ils se déplacent ?
G : Bon, laissez-moi vous vous raconter?

Ato Girmayene a visiblement préparé notre entretien, il consulte ses notes en Amharic et entreprend de me raconter le parcours des derniers rédac' chefs et responsables de Ethiop. J'ai probablement raté des épisodes et  zappé l'orthographe des noms propres, je m'en excuse par avance. En voici une brève synthèse.

Le patron de Ethiop en 2002 Ato Tewodros Kassa a fait trois ans de prison et n'est sorti que récemment. Vous trouverez bien des articles sur Internet le concernant. J'ai consulté ceux-là :

Tewodros CPJ

Tewodros RSF

Le boss suivant  Ato Wesensaged Meshesha  a été accusé, emprisonné puis relâché cinq fois... mais sous caution pour des sommes approchant 30000 Birr... pas grand-chose pour des  Ferenj... mais pour ici...

Nth : Et le troisième ?
G : Meles Shine.
Nth (un peu perdue à ce stade) : Ouh!  Mais vous changez tout le temps ! Comment épelez-vous le nom de celui-là ?
G (riant) : Meles… M. E.
Nth (riant aussi) : Non Meles, je connais... ... Epelez juste Shine.

Le patron d'Ethiop en 2004 Ato Meles Shine a été accusé quatre fois, emprisonné et relâché pour des sommes avoisinant 24000 Birr. Vous pouvez consulter ce lien.

L'actuel boss et rédac' chef s'appelle Ato Andualem Tegnge, il est fidèle au poste avec quelques trois accusations à son actif et des amendes ou cautions de quelques milliers de Birr.

Le crime de ces hommes... si tant est que j'ai compris les longues énumérations de Ato Girmayene : avoir été critique envers le "ruling party";

Nth (s'adressant aux trois hommes présents): Et vous ? Vous avez déjà été arrêtés ?
G : Non, il s'attaquent à nos patrons, pas à nous.

Ato Kassahun et Ato Salomon confirment..

Nth : Mais les forces de sécurité vous harcèlent constamment, non ? Que disent-ils ? Que font-ils ?
G : Il nous disent : "Bastards... arrêtez çà tout de suite !"
Nth : Ils vous insultent ? Ils viennent ici aussi ?
G : Oui ils viennent et nous disent : "Vous vous prenez pour qui ? Comment osez-vous critiquer le parti ? Nous vous apportons la démocratie "
Nth (incrédule): Ils disent qu'ils vous amènent la démocratie ???
G : Oui, ils disent que l'EPRDF est la mère de la démocratie éthiopienne.
Nth (morte de rire): Non ils ne disent pas çà !!!! Ils le disent ????

Mon hilarité est contagieuse... Kassahun et Salomon se marrent aussi.

Nth : Vous diffusez à combien maintenant ?
G :  130000 exemplaires le jour des élections; 100000 en ce moment.
Nth : Vous vendez chaque exemplaire à 2 Birr, non ? Vous êtes riches maintenant ! Vous pouvez donc payer les cautions et amendes de vos rédac' chefs...
G : En fait non, l'impression de nos journaux est un monopole d'Etat vous savez, les tarifs sont plutôt élevés... et variables...

Nth : Comment obtenez-vous vos informations ?
G : Eh bien nous suivons bien sûr les médias gouvernementaux et internationaux, nous interrogeons les officiels et les responsables de l'opposition mais notre meilleure souce demeure : les gens... ceux qui nous appellent.

Nth : Et  à Harar ? Que s'est-il passé ? La dernière fois que vous nous nous sommes rencontrés, vous m'avez parlé d'une confrontation entre la population et les forces de police et m'avez dit que trois personnes avaient trouvé la mort. Walta (1)  raconte que les incidents sont imputables à des contrebandiers. Vous y croyez ?
G : Eh bien, je crains que ma source ait été tarie... D'après le coup de fil, il y a bien eu une révolte  populaire contre des fouilles effectuées sans mandat. Un policier a été tué mais aussi, selon l'appel, deux autres personnes dont un enfant de 10 ou 11 ans.
Nth
: : Vous allez couvrir l'info dans votre prochaine édition ?
G : Seulement si j'obtiens davantage d'infos.

Nth : Et les 34 membres de la CUD qui ont été arrêtés en Arsi, soi-disant en possession d'armes à feu... ceux qui sont censés préparer une insurrection armée... Qu'en dites-vous ?
G : Je n'en sais pas plus mais vous savez... c'est tellement facile pour le gouvernement d'arrêter des gens et  de prétendre qu'ils sont des terroristes. Aujourd'hui, si vous êtes membre de la CUD, vous êtes assimilé à un terroriste.
Nth : Vous voulez dire que l'info est de la propagande, une information fabriquée sur mesure ?
G : Oui je pense que c'est "fabriqué"

Nth : Ma dernière question s'adresse à vous trois. Est-ce que vous vous auto-censurez ? Est-ce que vous la fernez parfois, parce que vous avez peur des conséquences ? Vous êtes vraiment des journalistes indépendants ?

C'était LA bonne question ! Mes placides interlocuteurs se sont animés, même le calme et zen Ato Kasssahun... Ils m'ont dit qu'ils se foutaient totalement de la censure, ils m'ont dit que leurs idéaux, ce en quoi ils croyaient... primaient... et vous n'aurez aucun mal  à imaginer que je me tiens à leurs côtés, quand ils parlent de démocratie, de liberté, de liberté de la presse, de liberté tout court et de la volonté du peuple. Ils m'ont dit qu'en choisissant cette profession, ils en avaient aussi assumé les conséquences éventuelles, ils m'ont dit qu'ils étaient prêts à mourir pour leurs convictions et la gentille et privilégiée petite Ferenj que je suis a tilté :

Nth : Eh !  Une minute... vous êtes en train de me dire que vous êtes prêts à mourir ?
Nth  à Ato Kassahun: vous êtes prêt à mourir?
K :  Yeah.
Nth  à  Ato Salomonn: vous êtes prêt à mourir?
S:  Yeah

Nth : Waow!
G : Qu'est-ce qui vous étonne ?
Nth : Eh bien... je ne suis pas prête à mourir.
(…)
Nth  (pour confirmer): Vous êtes en train de me dire que tous les trois combattez pour la démocratie et que vous êtes prêts à mourir pour elle ?????

Un "Yeah".... deux hochements de tête....

Nth : J'ai mon article!

Ils ont tous ri... un rire amical... et flatteur.



PS :  Mille merci à l'équipe féminine d'Ethiop pour l'accueil et la cérémonie du café.

Fichiers sons : extraits

Extrait 1

Extrait  2

Files.zip

Je vous recommande Mozilla, les utilisateurs de Internet Explorer, peuvent "enregistrer sous", désolée pour la mauvaise qualité du son, écoutez au volume maximum mais... çà en vaut la peine !

 (1) Walta : Organe de propagande du parti au pouvoir sur internet

Par Nth - Publié dans : Portraits
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Mardi 18 octobre 2005 2 18 /10 /Oct /2005 00:00

Alors que le Comité de Protection des  Journalistes vient à nouveau de condamner le régime de Meles Zenawi, je me suis dit qu’il serait intéressant d'en rencontrer.

Ato Atenafu Alemayehu, journaliste à Tobia - Addis-Abeba Ato Atenafu Alemayehu est employé depuis 6 ans par Tobia, un hebdomadaire en Amharic, après avoir collaboré 5 ans à Tomar.

Nth : Parlez-moi de Tobia, votre journal. Diriez-vous qu’il exprime le point de vue de l’opposition ?
A : Non, notre hebdomadaire se veut neutre et objectif. Il y a des journaux infiniment plus agressifs.
Nth : Depuis combien de temps êtes-vous journaliste ? Quel a été votre parcours ?
A : J’ai fait des études de théologie avant de m’intéresser à l’actualité et de commencer à travailler pour Tomar, il y a onze ans.
Nth : De théologie ?

C’est vrai qu’Ato Atenafu a le regard lumineux et profond des personnages de l’art religieux éthiopien.

Nth : J’ai lu récemment que le contrôle des journaux indépendants allait passer du ministère du Commerce à celui de l’Information. Qu’en pensez-vous ?
A : Je ne pense pas que cela change grand-chose à la situation actuelle mais je m’attends à d’autres initiatives répressives dans les mois qui viennent.
Nth : En tant que journaliste, diriez-vous que vous êtes libre ici de faire votre travail d’information, sans subir de pressions ou de limites à cette liberté que vous reconnaît, je crois la constitution ?
A : Absolument pas, c’est terrible.
Nth : Comment se manifeste cette répression et ce contrôle ?
A : Les forces de sécurité sont susceptibles de vous appeler ou de débarquer chez vous ou au bureau à tout moment si un de vos articles a déplu. Des inconnus viennent fréquemment ici, entrent sans y être invités pour contrôler et lire ce que nous préparons ou publions.
Nth : De quoi vous accuse-t-on ?
A : Oh.. d’inciter à la violence, de menacer la sûreté de l’Etat, ce genre de choses.
Nth : Quels sont les risques encourus ?
A : Le risque, c’est tout simplement la prison.
Nth : Vous avez déjà été arrêté ?
A : Oui, en 1997.

Je suis fatiguée de devoir demander à mes interlocuteurs s’ils ont déjà été arrêtés et si oui, combien de fois. Je suis surtout fatiguée des réponses assez invariablement positives.

Nth : Pour quelle raison ?
A : J’ai traduit et reproduit dans Tomar un article de Africa Confidential qui suggérait que l’attentat perpétré contre Hosni Moubarak, qui avait échoué de peu à Addis-Abeba était trop bien préparé. Il laissait entendre que le gouvernement éthiopien et les forces de sécurité étaient complices, au moins passifs, dans cette tentative d’assassinat attribuée au Soudan.
Nth : Que s’est-il passé ?
A : Ils m’ont arrêté immédiatement et j’ai passé trois mois au Central Investigation Office.
Nth : Qu’est-ce que c’est ? Où se trouve ses bureaux ?
A : C’est une prison réservée aux VIP, au Nord de Addis, pas loin de l'hôtel Semien.
Nth : Une prison comme toutes les prisons éthiopiennes ou une prison décente ? Je veux dire… vous étiez correctement nourri ? Les sanitaires sont convenables ? Pas de passages à tabac ?
A : Non, une prison dont les standards sont nettement supérieurs à ceux des geôles éthiopiennes en général. Tomar, journal indépendant en Amharic

Mon ami Mesfin assiste à l’entretien et, lui qui s’attend à une arrestation dans les jours ou les heures qui viennent, plaisante : « Ce n’est pas là qu’on m’enverra… moi ».

Nth : Vous avez reçu des visites ?
A : Non j’étais tenu au secret.
Nth : Mais vous avez été inculpé et jugé ?
A : Oui, j’ai été relâché sous caution au bout de trois mois mais le procès en lui-même a duré 7 ans. J'ai été acquitté mais la méthode est redoutable pour vous enseigner l’auto-censure… Tobia, hebdomadaire en Amharic - Addis-Abeba Ethiopie

La brutalité et l’efficacité des méthodes de Meles Zenawi pour museler la presse indépendante ou les dissidents sont effectivement et décidément remarquables. Il faut croire que nos gouvernements sont aveugles. Tony Blair félicitait récemment le premier ministre éthiopien de sa réélection.

Par Nth - Publié dans : Portraits
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Mardi 11 octobre 2005 2 11 /10 /Oct /2005 00:00

Ato Ayele Angelo, candidat CUD en zone Shaka Ato Ayele Angelo est un des soixante membres de l'assemblée de la CUD, un de ceux qui ont voté dimanche le boycott du parlement si 8 pré conditions n’étaient pas remplies soit dans le désordre :  la libération immédiate de tous les prisonniers politiques, un accès aux médias nationaux, l’indépendance de la Justice, la cessation immédiate de toute répression, la restructuration du National Election Board, une commission d’investigation indépendante sur les tueries du 8 juin dernier et enfin l’indépendance de l’armée et de la police.

Autant dire que la CUD, si elle tient ses engagements, ne siègera pas au parlement. L’acceptation de ces conditions par le gouvernement signerait sa mort imminente. Il ne se maintient que par la force.

Ato Ayele était candidat en zone Shaka dont il est originaire. Il est directeur de programme au sein de l’ONG Mary Joy qui intervient notamment dans le domaine de la santé, de l’éducation d’orphelins et du Sida (accès aux rétro-viraux, soins à domicile) ; il est issu du parti EDL – Ethiopian Democratic League. Je vous ai déjà parlé des élections en zone Shaka dans mon portrait de son chef de campagne Berhanu Haile. Je ne reviendrai donc ni sur les fraudes massives, ni sur l’intimidation, les arrestations, la répression et le meurtre d’un supporter.

La zone Shaka est loin, enclavée, la population est contrôlée et de près par des milices armés. Le processus de démocratisation y est une bonne blague, comme dans les autres zones rurales du pays.

J’ai rencontré Ayele à deux reprises et la plupart de mes questions ont porté sur son analyse de la situation politique actuelle, les négociations gouvernement-opposition et bien sûr sur la décision cruciale à laquelle il participerait, siéger ou non au parlement, propos que je m’étais engagée à ne rapporter qu’après le 10 Octobre.

Nth : Quant êtes-vous entré en politique ?
A : J’ai rejoint l’EDL en 2002
Nth : Pourquoi avez-vous décidé de participer au scrutin, vous pensiez que les élections seraient libres et justes ?
A : Nous avions peu d’illusions sur la façon dont se déroulerait le scrutin et nous attendions certes à des fraudes mais sûrement pas à des manipulations aussi éhontées. Le ruling-party a tout simplement changé et truqué les résultats sous nos yeux. Nos observateurs ont été exclus du comptage des voix ou contraints de signer des résultats frauduleux.
Nth : Pourtant, vous estimez avoir remporté le scrutin en Zone Shaka, mais votre circonscription a un député EPRDF, que s’est-t-il passé ?
A : Oh ils ont simplement ajouté les résultats de quelques bureaux de vote de la zone Kaffa, qui n’a rien à voir et le candidat EPRDF l’emporte donc d’une courte tête.
Nth : Vous avez contesté cette irrégularité ?
A : Celle-là et beaucoup d’autres… Un comité d’investigation nous a entendu, oui mais a tranché en faveur de l’EPRDF. Vous connaissez l’indépendance du National Electoral Board
Nth : Oui, je commence à une faire une idée… Je sais qu’un observatuer du Carter Center était présent à Masha lors des investigations. Quelle était sa position ?
A : Il nous a dit de nous adresser à la justice.
Nth : Je vois … (sourire entendu)

Nth : Comment voyez-vous l’avenir politique de ce pays ?
A : Sombre, très sombre malheureusement, il nous reste bien peu d’options et la situation se détériore de jour en jour.
Nth : Vous vous sentez en danger ? Vous pensez que vous risquez d’être arrêté dans les jours qui viennent comme beaucoup d’opposants en ce moment.
A : D’être arrêté ou pire… vous savez… demain est un autre jour, il faut vivre avec ce risque quand on fait partie de l’opposition ici.
Nth : Vous étiez favorable à la manifestation prévue le 2 Octobre ?
A : Bien sûr, c’était une de nos options et l’occasion de démontrer le soutien massif de la population mais cette issue nous a été fermée elle aussi.
Nth : Et la grève générale ? Que pensez-vous de son annulation ?
A : Je fais partie de ceux qui disent qu’elle aurait du être maintenue.
Nth : Je suis assez d’accord… Je veux dire, logiquement, on fait grève et puis on négocie… pas l’inverse. A ce propos, que pensez-vous des négociations en cours ?
A : Oh l’EPRDF gagne du temps, je n’attends rien de ces négociations, Meles ne négocie pas, ce n’est juste pas sa nature.
Nth : Vous faites partie des soixante et je sais que votre parti est divisé sur la question. Vous allez voter pour ou contre le boycott ce week-end ?
A : Je vais voter pour, siéger au parlement est un non-sens.
Nth : A quelles conditions reverriez-vous votre position ?
A : Oh, il y a un ensemble de conditions que le gouvernement devrait remplir pour que nous acceptions de collaborer.
Nth : Lesquelles ?
A : Eh bien, l’abrogation des lois anti-consitutionnelles qui limitent le pouvoir de l’opposition au sein des assemblées, la mise en place d’une enquête indépendante sur les tueries de Mercato, la libération des prisonniers politiques, un accès aux médias nationaux, la séparation et l’indépendance de la Justice, de la Police, de l’Armée.
Nth : Pas de nouveau scrutin dans les 299 circonscriptions contestées ?
A : Oh de nouvelles élections n’ont aucun sens si le NEB ne devient pas un organisme authentiquement indépendant.
Nth : Je ne vois pas très bien comment le gouvernement pourrait autant de concessions sans mettre sérieusement en péril son existence même, donc vous voterez non ?
A : Oui, je voterai non et surtout parce qu’en siégeant au parlement, nous perdrons simplement le respect de tous ceux qui nous ont fait confiance et ont voté pour nous.

Nth : Et les donneurs ?
A : Je n’attends rien d’eux, c’est le peuple éthiopien qui doit décider de sa destinée, pas les donneurs.

J’avoue que la position intransigeante de Ato Ayele m’a infiniment plus séduite que la dialectique tortueuse d’autres interlocuteurs. J’ai eu envie d’en savoir plus sur cet homme intègre.

Nth : Je voudrais en savoir plus sur vous, je veux dire des choses plus personnelles. Pourquoi êtes-vous entré en politique ? Quel a été l’élément déterminant pour que vous vous engagiez ?
A : Vous savez, j’ai travaillé pour eux, pour le gouvernement.
Nth : Vous étiez membre de l’EPRDF ?
A : Non, mais j’étais un fonctionnaire, au DPPC (1), l’administration régionale de la région Sud – SNNP.

Là nous faisons une aparté ironique sur le tristement fameux DPPC, chargé de prévenir et préparer les désastres en Ethiopie. J’ai ma petite idée sur la question et mon coopérant de mari aussi. En gros, le DPPC le fait autant marrer que les innombrables workshops auquel il doit assister sur la « poverty reduction ». En fait il commence à les taxer, ces interminables séminaires… de « poverty increase ». Ato Ayele est assez d’accord.

Nth : Mais vous bossez pour des ONG maintenant ? Pourquoi avez-vous quitté votre emploi ?
A : Après l’arrivée au pouvoir de Meles Zenawi, deux officiers de l’armée du Derg ont pris le maquis en zone Shaka, avec quelques dizaines de rebelles.
Nth : Des shiftas (2) ?
A : Oui des shiftas et en 1998, l’un d’eux a été abattu par les forces de police et de sécurité. Mais ils n’ont pas seulement tué cet homme mais aussi sa mère, son frère et son vieil oncle aveugle et ont laissé leurs corps pourrir dans la forêt où ils ont été dévorés par des hyènes.
Nth : C’est ce qui a déterminé votre engagement ?
A : Oui, j’ai fait des photos de ces corps que j’ai adressé au chef de gouvernment Meles Zenawi.
Nth : Qu’a-t-il répondu ?
A : Oh j’ai reçu une lettre me priant simplement de bien vouloir venir reprendre mes photos et j’ai démissionné un peu plus tard, pour rejoindre le CRDA pendant un an, puis j’ai travaillé en tant que consultant free-lance avant de rejoindre Mary Joy.

Je vais certainement revoir Ayele Angelo et je serai fière de pouvoir le compter au nombre de mes amis. Une seule petite chose m’inquiète, lorsqu’au téléphone, je lui demande de ses nouvelles, il me répond systématiquement :  "Oui tout va bien… pour l’instant."

 

(1) DPPC Disaster Prevention and Preparenedness Commission, je crois, entièrement contrôlée par le gouvernement, de grands comiques apparemment.
(2) Shilftas : bandits

Par Nth - Publié dans : Portraits
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J'ai quitté l'Ethiopie le 24 mars et plutôt en vitesse... sous la pression intense du gouvernement, largement épaulé par une ambassade que je ne nomme toujours pas mais qui ne perd rien pour attendre ;-), pas la française évidemment.

Les visiteurs peuvent me joindre à l'adresse  : addisferenji@hotmail.fr

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