… parce que ce ne sont pas les nains de jardin qui l’entourent qui le lui diront. Voir post
Des obligations sociales m’ont éloignée du blog.
Si j’ai tenu à rencontrer
Ato G (1) , c’est que je savais qu’il avait voyagé récemment en Oromia. Il m’a donc fait part des faits observés et rapporté les propos de ses interlocuteurs. Notre conversation néanmoins ne s’est pas arrêtée là, elle est vite devenue plus personnelle, plus politique aussi. Un autre Ferenj
(2) y a participé, appelons-le
Mr A.
Nth: Alors vous en pensez quoi ? Le combat armé a commencé en Oromia ?
Ato G: Vous savez la plupart des Ethiopiens sont tellement pauvres, ils pensent à leur survie immédiate, manger, gagner quelques Birr.
(3) Même à Addis, au bout de deux jours de grève, ils ne peuvent plus nourrir leur famille. Il y a indéniablement des groupes armés mais je doute qu’ils soient Oromo, plutôt d’autres nationalités et notamment les Amhara qui on été...
Nth : … déportés ?
Mr A : Non, déplacés, pas déportés !
Nth : Si déportés ! et tu le sais très bien.
Nth: Et les Ferenj ? Pensez-vous qu’ils soient menacés désormais ? Mon mari est souvent sur le terrain, je commence à m’inquiéter. Est-ce qu’ils pourraient aussi être attaqués puisque la plupart des Ethiopiens estiment que les « donneurs » sont responsables, pour avoir soutenu Meles Zenawi, du carnage et de la répression ?
Ato G: Eh bien, si j’en crois ce que j’entends, il y a un risque, oui je pense que c’est dangereux pour eux aussi désormais. Je vous ai dit que les paysans commençaient à demander à quoi correspondaient nos plaques d’immatriculation, si nos véhicules étaient ou non des véhicules gouvernementaux.
Nth: Vous savez quoi ? Je les comprends. Je veux dire… ils sont désespérés, le terrorisme est une option après tout… D’ailleurs, pour être franchement cynique, s’ils en tuaient deux ou trois, les « donneurs » commenceraient sans doute à comprendre l’ampleur de la colère et de la révolte ici.
Ato G: C’est la prochaine étape. Si l’ambassade des Etats-Unis, qui a si bien fait pression sur l’opposition pour qu’elle accepte de siéger au parlement… si l’ambassade des Etats-Unis continue à dire que l’Ethiopie est calme, il va falloir qu’on leur montre.
Mr A (subitement concerné): Il va falloir que quoi ?
Nth (ironique): Il va falloir qu’ils vous montrent…
Ato G: Vous savez, moi je crois que çà ne va pas tarder. Les gens ne vont plus écouter ceux qui les appellent à mener un combat pacifique ou lancent des mots d’ordre de grève. Ils feront désormais confiance à ceux qui leur diront : « Prenez les armes, tuez aussi, faites comme eux… »
Nth (de plus en plus cynique): Remarquez, on a vu les résultats du combat pacifique.
Mr A à Ato G: De quelle région êtes-vous originaire?
Ato G: Je suis Guraghe
(4)
Mr A (qui a quelques notions de vocabulaire insultant local): Guraghe ? Vous êtes Neftagna
(5) ?
Les deux « Neftagnas » présents ne peuvent s’empêcher de rire.
Ato G: Vous savez, en zone Guraghe, le jour des élections, les gens sont restés debout toute la nuit pour suivre le comptage des voix.
Nth: Alors ils n’ont pas pu tricher ?
Ato G : Non parce que les gens sont restés jusqu’à la fin, jusqu’à l’affichage des résultats. En ce moment, l’EPRDF envoie son armée brûler les fermes et même les champs la nuit, toutes les nuits. Je ne sais pas ce qu’ils mangeront dans les 5 prochaines années.
Le visage de Ato G reflète une tristesse infinie et haineuse.
Nth: Ils brûlent leurs fermes?
Ato G: Chaque nuit!
Nth (écoeurée): Je ne comprends vraiment pas les « donneurs », commentont-ils pu participer à la
«Great Ethiopian Run» ? Pourquoi n’agissent-ils pas ? Maintenant ! Pourquoi ?
Mr A: Mais ils ont réagi ! Ils ont écrit au ministre de la Coopération et du Développement en menaçant de geler l’aide budgétaire.
Nth (amère): Elle était très polie leur lettre.
Mr A: Non, elle n’était pas polie.
Nth (moqueuse): Ils supplient Son Excellence de bien vouloir leur accorder un entretien pour parler Droits de l’Homme et Démocratie !
Ato G: Ecoutez, laissez-moi vous dire un truc. Le gouvernement dépense aujourd’hui plus de 100 millions de Birr par jour pour entretenir son armée et la répression. Avec les tensions à la frontière érythréenne, c’est même en augmentation.
Nth: Vous avez raison, bien sûr, sans « budget support »
(6), ils ne pourront pas tenir bien longtemps à ce rythme.
Ato G: En tout cas, les gens ne vont plus écouter la CUD et ses appels à une résistance pacifique. Ils disent que le seul moyen de les arrêter est de se conduire comme eux.
Mr. A: Mais ils sont toujours forts !
Ato G (souriant) : Forts ? Où çà ? A la télé seulement.
Mr A: Mais ils sont toujours dangereux !
Ato G : Non ! Où çà ? Comment ? Bien sûr ils ont toujours leurs armes et leur propagande. Si vous regardez Ethiopian Television
(7) vous avez l’impression que Dedesa
(8) est un camp de vancances, un clip pour
Bishangari (9), un endroit merveilleux où les prisonniers sont correctement nourris et soignés.
Ato G. plaisante maintenant et j’apprécie toujours vivement l’humour désespéré de mes amis éthiopiens.
Ato G: Je vous assure qu' à voir les images, Dedesa est un nouveau Bishangari et les gens sont positivement ravis d’être parqués dans un si beau paysage où ils passent de si formidables vacances. On les paie 300 Birr chacun pour mentir
(10).
Nth: J’ai entendu des choses épouvantables sur Dedesa mais par des sources indirectes. Vous avez des infos sur ce qui s'y passe?
Ato G: Oui, un de mes frères y a été detenu pendant quinze jours.
Nth: Vraiment ? Que vous a-t-il dit ?
Ato G: Eh bien, mon frère est un ancien militaire, pas très bavard mais …
A cet instant, le petit dictaphone que j’utilise pour mes interviews – désolée, je ne suis pas une professionnelle – a affiché «memory full». Je vais donc reproduire ici les faits dont je me souviens avec précision. Je n’en ai pas fini avec Dedesa en tout cas et je recherche d’autres témoignages... prudemment...
D’après Ato G. :
Dedesa est un camp de concentration exposé au paludisme où les prisonniers ne sont nourris que d’un pain par jour, grand maximum. Le frère d’Ato G n’a d’ailleurs rien mangé les deux premiers jours de sa détention. Il n’y a pas de sanitaires ni d’eau potable et les détenus puisent et utilisent l’eau de la rivière proche, infestée de crocodiles.
Dedesa est entourée de palissades et a deux entrées gardées par des hommes lourdement armés mais une partie du camp n’est pas clôturée. Les prisonniers politiques pourraient donc fuir… s’ils avaient des chaussures – elles leur sont confisquées dès leur transfert dans des camions à bestiaux - et si la zone n’était pas infestée d’animaux sauvages et notamment de crocodiles mangeurs d’homme et de serpents venimeux.
D’après le frère de Ato G., pendant son séjour, deux hommes au moins ont été jetés en pâture aux reptiles. Le premier avait refusé de laver les effets personnels de ses gardiens dans la rivière et les y avait balancés rageusement, le second a été sommé de les récupérer. L'histoire ne dit pas si le militaire a encore sa chemise...
On raconte bien d’autres choses sur
Dedesa... Je vous suggère de consulter
Ethiopia 's agony et la vidéo de
Channel 4 ainsi que cet article en date du dimanche 4 décembre du
Blog Media Ethiopia. D'après le second texte,
115000 personnes - au vu de ma courte expérience, le chiffre est sous-évalué- dont des adolescents d’à peine quatorze ans sont incarcérés, ils tomberaient par centaines, de faim, de maladie ou des suites des passages à tabac et tortures qu’ils subissent constamment. La transmission du VIH y serait chose fréquente puisque les lames de rasoir distribuées sont communes à deux ou plusieurs hommes.
Au cas où vous ne l’auriez pas encore compris, ici, le pire est toujours certain, ces camps sont des camps de la mort et la répression, un génocide.
En hébreu, çà porte un nom : Shoah.
Et Merde aux nains de jardin !
Addis Ferengi
(1) Ato: Monsieur
G. est et demeurera anonyme pour des raisons évidentes de sécurité.
(2) Ferenj, ferenji, ferendju, farenj, ferengi etc… Etranger
(3) Birr : monnaie locale
(4) Zone Guraghe : sud-ouest du pays
(5) Neftagna : L’insulte la plus à la mode du moment. A l’origine, l’expression signifie homme armé et est généralement appliquée aux Amhara, ethnie dominante du temps de Negus. Les cadres du parti au pouvoir, l’EPRDF, l’appliquent désormais, avec une ironie cruelle dont ils sont trop bêtes pour avoir conscience, à tous les opposants politiques, moi comprise… et j’assume.
(6) Budget support : la grande mode ces dernières années, plutôt que de créer et maintenir de coûteux mais utiles projets de développement, nos gouvernements ont préféré distribuer des chèques en blanc au dictateur. Lui et ses amis se sont considérablement enrichis, l’Ethiopie peut se payer les
gadgets les plus sophistiqués en matière d’armement et les pauvres crèvent toujours la faim… comme il se doit.
(7) ETV : une seule chaîne de propagande gouvernementale. Plus personne ne la regarde ou presque, pas plus qu’on écoute la radio ou qu’on lit les journaux.
(8) Dedesa : l’un des camps de la mort où sont entassés les prisonniers politiques, jusqu’à 46000 personnes ! Source Channel 4.
(9) Bishangari : Une Eco-lodge chic et chère sur les bords du lac Langano. J’ai fait le lien et vous la recommanderais volontiers… si ce n’était pas indécent.
(10) 300 Birr : moins de 30€ mais un mois de salaire pour « privilégiés ».
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