.. Et je publie plus régulièrement en anglais sur mon Ethioblog, simplement parce que mon public, composé en majorité d'Ethiopiens de la diaspora, est avide de nouvelles fraîches et de détails qui ne vous intéressent pas nécessairement. Pas question néanmoins d'oublier les francophones, voici un petit bilan des derniers événements et de la situation, organisé par rubrique. Il rejoindra la catégorie "chronologie des événements", un rien négligée récemment, pour une meilleure lisibilité des prochains développements.
Procès de masse
Ils sont 131. 131 leaders de l'opposition, personnalités phares de la société civile, intellectuels, journalistes et militants des Droits de l'Homme, 131 hommes et femmes résidant en Ethiopie et dans la diaspora accusés par le gouvernement de Haute Trahison, d'insurrection armée et même de génocide ! Si je ne doute pas un seul instant qu'un génocide soit en cours dans ce pays, en accuser les dissidents relève de la plus haute fantaisie et le tribunal, théâtre de marionnettes, n'a pas l'ombre d'une preuve pour instruire un procès de pacotille.
La vie à Addis est suspendue aux aléas tragi-comiques des audiences. La dernière, c'était hier. Je suis désormais en contact constant avec l'opposition non compromise de ce pays, c'est-à-dire, ceux qui ont refusé de siéger dans un parlement d'opérette et je suis la situation de très près.
Hier donc l'humeur de la salle d'audience était orageuse et des manifestants - surtout étudiants - ont bravé les autorités en sifflant, huant, hurlant et en brandissant le V de la Victoire aux alentours de Siddist Kilo - quartier de l'université. La présence de médias internationaux a apparemment dissuadé le gouvernement de répondre par ses désormais habituels massacres. En général, ils tirent simplement dans le tas. Un témoin oculaire m'a rapporté que le périmètre était bouclé, que le nombre des protestataires se chiffrait en centaines et qu'elle avait du marcher plusieurs kilomètres avant de trouver un transport public qui la ramènerait à son lieu de travail en commentant: "J'avais peur".
Les trois guignols, magistrats d'opérette nommés par le Premier Ministre sont arrivés à 15H00 pour quitter l'audience quelques temps plus tard, revenir aux alentours de 16H50... et décréter que le temps manquait pour entendre la requête de libération sous caution

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Si je peux démêler le vrai du faux dans des comptes-rendus souvent emprunts d'émotions - de fait certains de mes informateurs indirects craignent de figurer sur la liste -, une bonne partie des trois interminables heures ont été consacrés à l'énumération de crimes imaginaires et d'accusations improbables, portées des dizaines (sic!) de témoins anonymes (re-sic!).
L'audience s'est, une fois de plus, achevée sur un statu quo, les comparants ayant été priés de revenir en deuxième semaine. Le régime joue la montre. J'imagine que la présence de leurs partisans aura donné du baume au coeur à l'élite de la société éthiopienne. Nombre d'entre eux sont en grève de la faim depuis le 28 Novembre dernier, affaiblis mais déterminés, ils ont brandi leurs doigts tendus, le fameux V, symbole de courage et de résistance.
Bien sûr la photo scannée est de fort mauvaise qualité. Ci-dessus, les accusés sortent du tribunal. J'ai compté pas moins de 6 Kalash. :(
La situation économique
Les médias étant muselés et la plupart des informations divulguées par le gouvernement mensongères, il me sera difficile d'étayer mes propos mais voilà ce que je peux rapporter.
Le mot d'ordre de boycott des industries et commerces contrôlés par le parti est suivi à la lettre, les Ethiopiens l'interprètent au besoin et y ajoutent des cibles et stratégies de leur cru. Des tonnes de produit s'accumulent (Sodas - Pepsi et Mirinda, ciment Mesobo, bière Dashen) et on fait la queue pour les autres. Les commerces gouvernementaux n'ont plus que des clients fantômes.
La consommation est minimale. Un ami m'expliquait: "Je n'achète rien, si j'achète, je paie des taxes, si je paie des taxes, j'aide le régime."
Plus personne ne lit non plus les journaux. La presse indépendante est une fiction et l'autre, un pensum de propagande.
Les commerçants se plaignent de la morosité ambiante.
L'aide internationale n'est pas exactement gelée mais les différentes "coopérations" en ont revu les conditions... et de façon draconienne. Elle ne devra plus parvenir au gouvernement mais aux couches de la population les plus défavorisées, par l'intermédiaire d'ONG nationales et internationales.
Il ne faut pas être grand clerc pour prédire la fin d'un régime exsangue. Qui vivra verra mais justement, d'ici là, ils continueront à tuer... C'est tout ce qu'ils savent faire.
La population et la communauté internationale
Le sentiment qui domine va d'une indifférence polie à une franche hostilité. Les gens sont fatigués des vertueuses indignations des occidentaux qui ne débouchent sur aucune action concrète, moi aussi. Chaque jour qui passe augmente les risques d'attaques ciblées contre les Ferenj.
Le peuple éthiopien est traditionnellement d'une extrême patience, souvent fataliste, ils ne jette des pierres que poussé à bout mais sa jeunesse, elle, semble rejeter les anciennes valeurs et veut en découdre. Les partisans du combat armé vont trouver bien des oreilles complaisantes. Suivent quelques contributions plus personnelles.
Comment en est-on arrivé là ?
J'ai commis l'erreur d'acheter quelques journaux en anglais cette semaine. Je m'en abstiendrai désormais mais un interview de l'ex ambassadrice d'Allemagne - elle a pris sa retraite le 15 Novembre dernier - , dans Reporter m'a éclairée.
Helga Comtesse Strachwits est une très belle femme, distinguée, elle porte ses décennies à merveille. Elle aurait probablement droit à mon respect et à ma sympathie immédiate si elle ne tenait pas des propos absolument répugnants. J'en ai reporté quelques extraits sur mon Ethio-blog. En voici une synthèse: L'Ethiopie est-elle une dictacture, lui demande-t-on à plusieurs reprises ? Bien sur que non, affirme-t-elle, les dictateurs n'organisent pas d'élections ! Les bailleurs de fond vont-ils geler l'aide si la répression continue ? Mais pourquoi, s'indigne-t-elle, non, ce n'est pas à l'ordre du jour. Même dans le cadre du procès intenté aux leaders de l'opposition, nous devons attendre et voir. Méditer de renverser illégalement (!) un gouvernement est interdit chez nous aussi.
Les motivations d'Helga Comtesse Strachwits et sa propension à soutenir l'insoutenable s'éclairent à la lueur des ragots locaux
. Helga, comtesse Strachwits, entretiendrait des relations tendres, fortes et durables avec un certain Vice-Premier ministre. Oh, je ne saurais affirmer que les mauvaises langues ont raison mais je note qu'elle a élu un des beaux sites touristiques, les rives du lac Langano, comme lieu de résidence, qu'elle apprécie - et je la comprends - la douceur coloniale de nos vies de privilégiés. La Comtesse fait ses courses à Arsi-Negele mais semble ignorer que le député de cette circonscription a été assassiné. La Comtesse aime les oiseaux, la végétation, la cordialité, la gentillesse du peuple éthiopien... moi aussi. Mais la Comtesse promène son chien sur les remparts d'une autre Varsovie. Aveuglement, corruption, bêtise ou méchanceté ? Je n'en ai pas la moindre idée mais la Comtesse ici sera bientôt persona non grata. J'y veillerai.
Franchement il ne s'agit pas de porter des slaves personnelles et blessantes, la Comtesse est emblématique, voila tout. Aussi odieux que soient les propos, il s'agit pour moi de comprendre, de comprendre comment nos distingués ambassadeurs ont pu raconter tant d'âneries, comment Blair a pu taxer Meles Zenawi de leader africain modèle... comment ils ont pu fermer les yeux et cadenasser leurs cœurs... se compromettre à ce point.
Ils ne sont pas calmés
Je tâche de ne poster que des témoignages de première main mais les rumeurs de protestations étudiantes et populaires un peu partout vont bon train.
Une info exclusive
C'est le hasard le plus pur qui m'a mis en contact avec une famille de Kolfe, quartier de la capitale et une élève de la "Kolfe Comprehensive School". Personne d'autre ne vous rapportera leurs propos, ce qui vous donne une idée de la qualité de l'information ici. Nous ignorons sans doute 99% de ce qui se passe à deux pas de chez nous, imaginez dans le reste du pays... Vendredi dernier, les élèves de l'école ont apparemment fait un peu de chahut. En général, ils se contentent de brailler des slogans, offense intolérable menaçant la sûreté de l'Etat. La police fédérale en aurait abattu deux et emprisonné beaucoup. Depuis, des élèves du "grade 10", des jeunes gens âgés de 16 à 18 ans, sont détenus dans leurs propres salles de classe et leurs parents manifestaient encore hier soir leur inquiétude devant le bâtiment... Les Ethiopiens sont capables de plaisanter dans les pires moments. J'ai vécu un instant de franche rigolade lorsque l'un d'entre eux m'a expliqué que bien sûr, ils allaient maintenant transformer les écoles en prisons, qu'ils n'avaient pas le choix, les leurs étaient pleines à craquer et leurs pensionnaires au bord de l'asphyxie. Drôle, l'histoire ? Pas forcément ? Je vous assure que dans le contexte, elle est hilarante. L'humour est une arme tranchante, dans un monde Orwellien, dirigé par un dictateur fou.
Témoin oculaire
Je ne suis pas assez brave pour hanter les points chauds, je ne me suis jamais trouvée non plus au bon endroit, au bon moment pour faire mon boulot de blogueuse mais j'ai l'oeil aux aguets.
Hier soir vers 18h00, la présence militaire était massive même sur des avenues chics comme aux alentours du Hilton et du Palais-Royal. J'ai vu des cars bondés et des meutes de militaires. Je ne pense pas exagérer en affirmant en avoir croisé une soixantaine en l'espace de 5 minutes. Ils portent désormais l'uniforme de la police municipale mais n'abusent personne. Tous étaient armés de Kalashnikov ou même de ces fusils que les Addissois appellent "snipers".
Un peu plus tard dans la soirée, alors que je venais de déposer un ami dans une zone résidentielle, un pick-up de la police fédérale, arrêté tout près, remplissait encore son office, l'arrestation de pauvres types, étudiants sans doute, coupables de penser.
Non je ne prends plus de photos, vous m'imaginez me signaler aux tueurs par des flashes?
Je me contente de continuer mes chroniques, récits engagés, souvent épidermiques, peut-être chaotiques mais infiniment sincères d'une "quidam' un rien révoltée.
A bientôt
Addis Ferengi
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